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Le judaïsme des Marranes, un secret bien gardé

Lundi 18 Octobre 2010 | 10h00   Vue : 8599 fois
 
 
 
 



Christophe Colombe de retour en Espagne
1492 : Expulsion des Juifs d'Espagne. Les Juifs réfugiés à Belmonte, au Portugal, doivent eux aussi trouver un compromis : se convertir officiellement, tout en pratiquant leur religion en secret.

Christophe Colomb "découvre" les Amériques en 1492, tandis qu'Isabelle et Ferdinand d'Espagne expulsent les Juifs autochtones, qui trouvent un temps refuge au Portugal.

Un choix s'impose: rester, et se convertir, ou s'exiler et vivre librement sa foi. Les Juifs de Belmonte, eux, trouvent un compromis : se convertir officiellement, tout en célébrant leur religion dans le secret. Se développe alors, sur 500 ans, mille et une façons de dissimuler ses rites juifs, en les accommodant à la sauce du quotidien catholique...


1. Les Marranes : juifs forcés à la clandestinité



Signature du décret d'éxpulsion
Lorsqu'Isabelle et Ferdinand, rois très catholiques d'Espagne, prennent le décret d'Alhambra en 1492, ils jettent sur les routes des milliers de juifs, contraints à l'exil pour survivre.

Certains trouvent refuge au Portugal, contre de fortes sommes d'argent. Mais le roi Dom Manuel qui souhaite épouser une fille des rois espagnols suit l'exemple de ses puissants voisins et ordonne à son tour l'expulsion, ou la conversion en 1496 et 1497. Des communautés vont alors officiellement embrasser la religion catholique. D'autres vont continuer à pratiquer la religion juive en secret.


Céremonie de l'entrée du Chabbate
Protégés par l'isolement des contrées intérieures, ces Marranes (ou juifs séfarades, d'Espagne) préservent rites et traditions juifs.

Ils côtoient les chrétiens et les « nouveaux chrétiens » (juifs convertis au catholicisme), s'adaptent, font du commerce, se fondent dans l'anonymat et l'isolement jusqu'au début du XXème siècle où leur présence sera révélée au grand jour.

Il faudra attendre la fin de la dictature et la révolution de 1974 pour que ces communautés du centre et du nord du Portugal acceptent timidement de revenir vers le judaïsme traditionnel, en se convertissant.

Il faudra attendre les Marranes portugais ne sont plus qu'une poignée. Les rites secrets sont en voie de disparition.


2. La communauté marrane de Belmonte



Belmonte aujourd'hui
C'est dans la région isolée des beiras que les juifs expulsés d'Espagne avaient trouvé refuge. Un temps protégé par le royaume portugais, ils ont dû ensuite choisir entre exil ou conversion. Cette solution n'a pas empêché les séfarades ou marranes à continuer à pratiquer leur religion en secret.

Pendant cinq siècles, les Marranes de Belmonte ont vécu leur croyance et leur foi dans la clandestinité, les pratiquants en cachette au risque de leur vie. Au musée juif de la ville, on conserve de précieux objets qui symbolisent l'art du secret et de la dissimulation comme une Mézzouza qui renferme le texte sacré et qui d'habitude est fixé sur le chambranle de la porte d'entrée des demeures juives.


Une croix sur la porte d'entrée en guise
de preuve de conversion au catholicisme
Contre l'inquisition, une seule arme : l'art de la dissimulation.

David Canelo, professeur d'histoire, nous raconte cet art de la dissimulation : "Au temps de l'inquisition, il était impossible de placer ces symboles sur les portes. Un crypto-juif (nom donné aux marranes) avait alors fabriqué cet objet pour le cacher dans la poche droite du pantalon.

A l'intérieur, on trouve le rouleau de prières. Cela date du temps de l'Inquisition". L'inquisition, arme terrible au service de l'église catholique, sera abolie officiellement en 1821. Ce n'est que dans les années 1930 que la communauté marrane de Belmonte ou crypto-juive fait l'objet d'une tentative de rapprochement avec l'orthodoxie juive. Mais l'époque est aux bruits de bottes. Belmonte se referme sur elle-même.


La synagogue Bet Eliyahou de Belmonte,
inaugurée en 1966
Ce n'est en fait qu'à partir des années 80 que les nouveaux chrétiens vont sortir de l'ombre et adopter la religion juive actuelle. Sous l'influence de riches mécènes marocains et nord américains, Belmonte se dote d'une synagogue en 1996.

Pourtant, certains membres de la communauté continuent à pratiquer les anciens rituels. Selon David Canelo, c'est ce qui fait sa force : " Aujourd'hui, cette religion juive secrète existe toujours à l'intérieur du monde juif actuel. Autrefois, elle survivait au sein du monde catholique. Mais de toute manière, il s'agit d'une religion cachée. Comment l'expliquer ? Et bien la raison, c'est la tradition du secret, une tradition transmise de génération en génération et qui a donné à ce crypto-judaisme sa force, son caractère sacré. Et le devoir de continuer à pratiquer en secret la Pâque juive, les prières et d'autres cérémonies".


3. Solidarité et traditions, vecteurs de survie



Céremonie de l'entrée du Chabbate
La fabrication du pain azyme, la tradition des bougies allumées le vendredi soir, l'interdiction de se marier hors de la communauté.
Quelques uns de ces rites ont perduré jusqu'à nos jours, parfois même dans l'ignorance de leur signification, en raison de l'assimilation et des conversions.


Aujourd'hui encore, les juifs de Belmonte, commerçants habiles, restent très unis, soudés par des siècles de prudence. José Henriques lit encore le ladino, ce mélange d'hébreu, d'espagnol, de portugais, voire de français. Le ladino est une langue qui a pratiquement disparu lorsque les juifs érudits sont partis se réfugier en Hollande. Aujourd'hui, dans la région de Belmonte, ceux qui reviennent vers le judaïsme traditionnel prient en hébreu. Mais la difficulté de cette langue est souvent un motif de désintérêt pour les plus âgés et les plus humbles. L'affable José Henriques, lorsqu'il se sent en confiance, accepte d'évoquer les rassemblements clandestins de son enfance, les arrangements avec la viande pour ne pas mourir de faim en l'absence de rabbin.


Cérémonie secrète en espagne
à l'époque de l'Inquisition
Pourtant c'est bien de peur que parle José Henriques :"Bien sûr l'inquisition a pris fin, mais la peur est restée. Oui, la peur est restée. Parce qu'ensuite, même après l'inquisition, il s'est encore passé beaucoup beaucoup de choses. Il y a eu la guerre. Ici, nous n'avons jamais subi de pression. Mais il y avait cette méfiance... Oui, la peur, qui nous vient de très très loin." Un bon tiers de la population portugaise serait d'ascendance juive séfarade. Bien qu'ils aient perdu la trace de leur origine, les Portugais descendants ou non des conversos, les convertis ont adopté des coutumes culinaires qui mettent en évidence le génie de la dissimulation des ancêtres crypto-juifs.

Contraints durant des siècles à la dissimulation, au silence, à une sorte d'errance intérieure, persécutés aussi, les juifs portugais vivent désormais librement leur religion. Seuls quelques marranes trop âgés pour accepter la circoncision, ou pour apprendre l'hébreu restent en retrait. Combien sont-ils ? Une centaine peut-être.





   


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