
La rencontre entre Yéhouda et Yossef n'est pas une scène dramatique mais un moment où la Torah montre comment une relation brisée peut devenir un espace de réparation. Le Midrache (Béréchite Rabba chapitre 93, 4) décrit Yéhouda comme celui qui porte la responsabilité morale du groupe. Vayigache signifie s'approcher. Approche physique, mais surtout approche intérieure. Yéhouda franchit la distance qui séparait la faute du pardon.
L'interprétation du Rav Hirsch des actions de Yéhouda face à Yossef, révèle le processus fondamental de la maturité morale et de la réparation (Téchouva), qui justifie sa future bénédiction. Rav Hirsch explique que Yéhouda incarne la conscience morale de l'homme qui reconnaît ses limites et choisit de porter les conséquences de ses actes. Il ne parle pas pour se justifier mais pour préserver la vie de Binyamine le plus jeune frère. La parole devient une offrande, non une défense. L'homme atteint la moralité non en étant parfait, mais en reconnaissant et en acceptant pleinement l'imperfection et les limites de son pouvoir. Yéhouda incarne cette conscience.
Le Maharal (Dans son Gour Aryé, Béréchite chapitre 44, verset 18) enseigne que Yéhouda s'approche avec force et humilité à la fois. Cette tension n'est pas un paradoxe. C'est la forme la plus élevée de la responsabilité. L'homme responsable ne détruit pas sa force mais il la canalise pour atteindre un but moral. Il ne se nie pas mais se dépasse. Pour le Maharal, en agissant ainsi, Yéhouda ne se nie pas. Il utilise sa nature royale et passionnée en la raffinant et la consacrant au bien commun, prouvant qu'il est digne de recevoir l'autorité et la royauté futures.
Le Rambane explique que la révélation de Yossef n'intervient qu'après les paroles de Yéhouda, car c'est cette parole qui rend possible l'unité. Tant que les frères demeurent dans la crainte, la vérité reste cachée. Lorsque Yéhouda s'approche avec un cœur droit, Yossef peut enfin dire qui il est réellement (Béréchite chapitre 45, verset 1).
Selon le Rambane, la révélation de Yossef n'est pas un acte unilatéral qu'il aurait pu accomplir à tout moment, mais la conséquence directe et nécessaire de la transformation morale de Yéhouda. Tant que les frères restaient dans la peur, le blâme et la justification, reflétant l'état des désaccords et de culpabilité qui avait conduit à la vente. L'unité était impossible, et Yossef devait maintenir sa façade d'homme étranger et cruel.
Le Rav Dessler voit dans Yossef un modèle de pardon qui dépasse les émotions. Celui-ci ne dit pas seulement à ses frères je vous pardonne, il reformule toute l'histoire. Le mal qu'ils ont commis devient, selon ses mots, un instrument dans un plan supérieur. Ce n'est pas un refus de la souffrance. C'est une manière de relire le passé pour pouvoir vivre le présent.
Rav Moché Shapira souligne que Yossef révèle ici la dimension profonde de la Providence. Tant que l'homme lit l'histoire par fragments, il ne voit que des fautes, des chutes et des injustices. Yossef raccommode les fragments en un récit dans lequel il décrit un sens. Il ne nie pas les actes mais les replace dans leur architecture spirituelle. C'est ainsi qu'il unifie la famille.
Le Malbim observe que Yossef pleure plusieurs fois, non par faiblesse mais parce que la vérité, lorsqu'elle apparaît dans un monde fissuré, provoque une secousse intérieure. Les larmes ne sont pas un effondrement mais la libération d'un sens longtemps retenu.
La paracha nous enseigne que la parole n'est pas seulement un moyen de communication, mais un acte créateur et réparateur.
Ainsi, la séquence dans laquelle Yéhouda s'approche et Yossef se révèle, est le modèle de la Torah pour la réconciliation et l'unité. Prouvant ainsi que la parole humaine, lorsqu'elle est investie de conscience morale et d'humilité, a la puissance de guérir ce qui était brisé et de créer un avenir.