Un incident survenu au mémorial de Mauthausen, ancien camp de concentration nazi en Autriche, pose une question qui dépasse largement le comportement d’un visiteur. Un jeune participant à un camp international antifasciste s’y est présenté avec un tee-shirt portant le slogan « Free Palestine ». Le portrait figurant sur le vêtement a été identifié par plusieurs médias et observateurs comme celui de Dalal Mughrabi, qui dirigea le commando responsable du massacre de la route côtière en Israël, en 1978 : 38 civils furent tués, dont 13 enfants.
Une visiteuse juive a interpellé le groupe et ses accompagnateurs. Certains lui ont répondu qu’Israël commettait un « génocide » à Gaza. Le ton est monté et les employés du mémorial ont appelé la police. Selon la direction, celle-ci fut sollicitée pour aider à désamorcer l’affrontement, et non pour sanctionner formellement le port du tee-shirt. En revanche, rien dans le communiqué officiel du mémorial de Mauthausen ne contredit l’identification du portrait de Dalal Mughrabi.
Mauthausen, un lieu de mémoire transformé en tribune
Il n’est pas illégitime de réfléchir au présent dans un lieu consacré aux crimes du passé. La mémoire de la Shoah doit éveiller la conscience face au racisme, à la persécution et au meurtre de masse. Mais une limite est franchie lorsque le visiteur ne vient plus recevoir l’enseignement du lieu et l’utilise comme décor pour promouvoir sa conviction idéologique.
Le message envoyé devient : les Juifs furent autrefois les victimes d’un génocide. Israël est aujourd’hui, à son tour génocidaire. La mémoire du Juif assassiné est ainsi retournée contre le Juif vivant. Celui-ci demeure digne de compassion tant qu’il reste une victime sans défense, mais devient suspect dès lors qu’il dispose d’un État et de la capacité de se défendre. Cette inversion rejoint un phénomène plus large déjà analysé par Univers Torah : Pourquoi l’existence d’Israël rend le monde fou ?.
Gaza et la Shoah : refuser deux aveuglements
La Torah ordonne :
לֹא תַכִּירוּ פָנִים בַּמִּשְׁפָּט, « Vous ne ferez pas acception de personnes dans le jugement » (Devarim 1, 17).
Cette exigence interdit d’abord de nier la souffrance réelle de la population palestinienne. Gaza est une guerre, avec son cortège d’atrocités, de morts, de destructions, de déplacements et de détresse pour les civils. Le reconnaître n’est ni une faiblesse ni une concession politique : c’est refuser que notre compassion dépende de l’identité de ceux qui souffrent.
Mais l’impartialité interdit également d’effacer l’origine de cette guerre. Celle-ci est la réponse à l’attaque coordonnée menée le 7 octobre 2023 par le Hamas et d’autres groupes armés, aux massacres d'une violence et d'une cruauté inouïes commis dans les localités israéliennes et à l’enlèvement d’otages. Leur violence est parfois elle-même transformée en spectacle, comme lorsque des militants propalestiniens ont reconstitué les massacres du 7 octobre à Bruxelles.
Rappeler ce contexte ne signifie pas que tout acte accompli au cours d’une guerre devient automatiquement juste. Cela signifie que la guerre de Gaza et la Shoah ne relèvent pas de la même réalité historique et morale.
La Shoah ne fut pas une riposte militaire à une attaque ni un conflit opposant deux belligérants. Elle fut une entreprise planifiée, bureaucratique et systématique d’éradication du peuple juif en tant que tel, partout où la puissance nazie pouvait l’atteindre. Enfants, vieillards, hommes et femmes devaient disparaître pour la seule raison qu’ils étaient juifs. C’est précisément cette volonté de destruction d’un peuple qui justifie le terme de génocide. La « Solution finale » désignait bien le projet nazi d’assassiner les Juifs d’Europe, sans autre limite que l’étendue de la domination nazie.
On peut donc pleurer sincèrement les victimes palestiniennes, discuter la conduite de la guerre et demander des comptes sans transformer Mauthausen en tribunal contre Israël. Employer indistinctement le mot « génocide » pour établir une équivalence avec la Shoah ne renforce pas la cause palestinienne. Bien au contraire, cela efface les différences historiques et retire progressivement au mot sa signification. Cette accusation contribue également à rendre l’antisémitisme politiquement acceptable, pire à le justifier, en lui donnant le vocabulaire de la défense des droits humains.
Dalal Mughrabi : quand la compassion devient sélective
La contradiction devient plus profonde encore car elle utilise le portrait de Dalal Mughrabi. Comment prétendre défendre les civils tout en arborant l’image du responsable d’un massacre de civils, parmi lesquels treize enfants ? Si toute vie humaine possède la même valeur, le sang juif ne peut disparaître du raisonnement moral.
La Torah enseigne :
מִדְּבַר שֶׁקֶר תִּרְחָק, « Éloigne-toi de toute parole mensongère » (Chemote 23, 7).
Le Messilate Yécharim souligne que le texte ne demande pas seulement de ne pas mentir, mais de se tenir à distance de tout ce qui déforme la vérité. La noblesse proclamée d’une cause ne donne donc aucun droit à l’exagération, à l’amalgame ou à l’effacement des faits qui dérangent.
Les Maîtres de l'éthique juive (בעלי מוסר) demanderaient quelle Midda (qualité morale) gouverne son geste plutôt que quelle opinion politique ce jeune homme défend. Est-ce la compassion ou le besoin d’accuser ? L’humilité devant la souffrance ou la certitude de détenir seul la vérité ? Est-il venu écouter les morts ou utiliser leur mort ?
Le Moussar (éthique/morale) imposerait la même maîtrise à celui qui proteste. L’indignation est légitime devant une atteinte à la dignité des victimes, mais elle ne doit pas conduire à perdre sa propre dignité. La réponse doit être ferme, factuelle et contenue.
Le véritable scandale n’est donc pas qu’une opinion politique soit entrée à Mauthausen. Il est qu’une mémoire destinée à rendre l’homme attentif à tout sang innocent ait servi à effacer certaines victimes et à glorifier celui qui en fit assassiner d’autres. Une justice qui change de critères selon l’identité de la victime est tout simplement insupportable.