
Pourquoi la pensée juive s’intéresserait-elle à Lionel Messi, qui n’est ni juif ni héritier de la Torah ? Parce que certaines qualités humaines dépassent les appartenances religieuses et méritent d’être interrogées à sa lumière. Que reste-t-il d’un homme lorsque l’on retire de son image les buts, les trophées, les records et l’admiration de millions de supporters ? Le génie et la réussite disent-ils quelque chose de sa valeur morale ?
Que reste-t-il d’un homme lorsque l’on retire de son image ce qui le rend célèbre ? Dans le cas de Lionel Messi, il faudrait soustraire les buts, les trophées, les records et l’admiration de millions de supporters. Apparaîtrait alors une question plus difficile : le génie et la réussite disent-ils quelque chose de la valeur morale d’une personne ?
Le judaïsme distingue clairement les aptitudes d’un homme de ses qualités humaines. Il ne demande pas seulement ce qu’un individu a accompli, mais ce que la réussite a fait de lui : l’a-t-elle enfermé dans son propre prestige ou lui a-t-elle appris à reconnaître la place des autres ? Cette interrogation appartient au domaine duבין אדם לחברו, Bein Adam La’havéro, les devoirs de l’homme envers son prochain.
Messi n’est ni juif ni penseur religieux. Il est catholique et s’exprime rarement sur ses convictions. Pourtant, sa personnalité offre un cas particulièrement intéressant pour réfléchir, à la lumière de la Torah, à la discrétion, à la fidélité, au don, à l’épreuve et aux limites de toute exemplarité humaine.
Une personnalité forgée dans le silence
Lionel Messi grandit à Rosario, au sein d’une famille populaire et très soudée. Sa grand-mère Celia joue un rôle décisif dans ses débuts : elle l’accompagne aux entraînements et insiste pour que l’on fasse jouer cet enfant beaucoup plus petit que les autres. Morte alors qu’il est encore jeune, elle demeure présente dans le geste qu’il accomplit après ses buts, les deux index tournés vers le ciel.
Un déficit en hormone de croissance menace très tôt son avenir sportif. À treize ans, il quitte l’Argentine pour Barcelone, où le club accepte de prendre en charge son traitement. Ce départ, souvent transformé en récit merveilleux, est aussi un déracinement. Une partie de sa famille retourne rapidement à Rosario, tandis qu’il demeure en Espagne avec son père. Très réservé, isolé par la langue et l’éloignement, il peine d’abord à s’intégrer. Dans une ancienne interview, il se souvenait des voisins rassemblés dans la rue et des larmes de sa famille au moment du départ. FourFourTwo a republié ce précieux témoignage de jeunesse.
Cette expérience semble avoir produit un tempérament paradoxal : une capacité exceptionnelle à affronter la pression, associée à un besoin constant de préserver un cercle intime. Messi est resté proche de ses parents, de ses frères et sœur et de plusieurs amis connus avant la célébrité. Il connaît son épouse, Antonela Roccuzzo, depuis l’enfance. Avec elle et leurs trois fils, il dit chercher à mener, derrière les portes de sa maison, une existence aussi normale que possible. Dans un entretien avec Zane Lowe, il explique qu’il y redevient un père qui joue avec ses enfants, les éduque et leur impose des limites.
Sa réserve se remarque également dans ses relations publiques. Il semble notamment éviter les gestes trop familiers avec les femmes lors des photographies, vraisemblablement pour prévenir les interprétations équivoques.
Certains de ses proches le décrivent comme un homme resté « affectueux, respectueux et toujours compétitif ». Son témoignage recueilli par Reuters permet de dépasser l’image trop simple du champion timide. Messi paraît humble dans son comportement, mais il possède un orgueil de compétiteur et supporte difficilement l’échec. Sa tranquillité extérieure ne traduit donc pas une absence de lutte intérieure.
Sa fondation, créée en 2007, finance des projets destinés aux enfants dans les domaines de la santé et de l’éducation. Ambassadeur de l’UNICEF depuis 2010, il a notamment contribué à la création de vingt salles de classe permettant à plus de 1 600 enfants syriens de retrouver le chemin de l’école.

Quand le judaïsme juge l’homme à son comportement
La pensée juive se méfie des portraits qui enferment définitivement une personne dans les catégories de « bon » ou de « mauvais ». L’être humain n’est pas une nature morale achevée, mais une volonté en travail. Les Pirké Avot ne définissent pas l’homme fort par ses victoires sur le monde :
« Qui est fort ? Celui qui maîtrise son penchant. » Ils ajoutent : « Qui est digne d’honneur ? Celui qui honore les créatures » (Pirké Avot 4,1).
Ces deux enseignements déplacent radicalement notre regard sur les célébrités. La puissance visible n’est pas encore la maîtrise de soi ; l’honneur reçu ne prouve pas que l’on sache honorer autrui. Un homme peut dominer son domaine et demeurer prisonnier de son ego. Inversement, celui qui possède une immense influence sans humilier, écraser ou oublier les autres révèle peut-être une grandeur plus profonde que ses performances.
La Torah donne au בין אדם לחברוson principe fondamental :
« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Vayikra 19,18).
Le « bon comportement » n’est donc pas, dans le judaïsme, une politesse facultative ajoutée à la vie religieuse. Il constitue une obligation qui engage la parole, l’argent, l’honneur, la loyauté et la manière d’exercer son pouvoir.
Rav Dessler : l’homme qui prend et l’homme qui donne
Dans son Mikhtav méEliyahou, Rav Eliyahou Dessler distingue deux forces présentes en chacun : la volonté de prendre et celle de donner. Le don, explique-t-il, ne découle pas seulement de l’amour ; il contribue à le faire naître. En investissant une part de lui-même dans autrui, l’homme cesse peu à peu de le considérer comme extérieur à lui.
Appliquée à Messi, cette pensée invite à ne pas mesurer sa générosité au seul montant de ses dons. La question décisive est plutôt celle de la place qu’il accorde aux autres. Son attachement à sa famille et à ses amis d’enfance, sa manière de partager le mérite avec ses coéquipiers et son engagement durable en faveur des enfants suggèrent qu’il n’a pas entièrement transformé le monde en instrument de sa propre gloire.
Rav Hutner : la grandeur ne naît pas d’une vie sans chutes
Dans une lettre célèbre (Pa’had Yits’hak, Igrot ouKetavim, lettre 128), Rav Yits’hak Hutner critique les biographies qui présentent les grands hommes comme s’ils avaient toujours été exempts de faiblesses et d’échecs. Commentant le verset :
« Le juste tombe sept fois et se relève » (Michlé 24,16).
Il explique que la grandeur se construit aussi à travers les chutes, parce qu’elles révèlent des forces jusque-là cachées.
Cette pensée empêche de raconter Messi comme une légende lisse. Son problème de croissance, son départ précoce de Rosario, la solitude de ses débuts, puis les défaites et les critiques subies avec l’Argentine ont vraisemblablement façonné son endurance.
Mais Rav Hutner rappelle également qu’une épreuve ne rend pas automatiquement meilleur : tout dépend de ce que l’homme en fait. Chez Messi, la fidélité aux liens familiaux et amicaux laisse penser que l’adversité n’a pas détruit sa capacité d’attachement.
Rav Wolbe : ne pas laisser le personnage dévorer la personne
Pour Rav Chlomo Wolbe, le travail moral commence par une connaissance lucide de soi. Le Moussar ne cherche pas à produire des personnalités identiques, mais à permettre à chacun de construire sa vocation à partir de ce qu’il est réellement.
Cette idée prend tout son sens face à la célébrité mondiale. Messi est devenu un personnage public, une marque et un objet de projections collectives. Son enracinement dans un univers affectif ancien, Rosario, Antonela, sa famille et quelques amis, semble l’avoir protégé de cette dissolution.
Rav Wolbe parle également d’un olam hayedidout, un « monde de relation bienveillante ». La valeur morale d’un homme ne se mesure donc pas seulement à sa modestie apparente, mais à la confiance et à la dignité qu’il fait exister autour de lui.
La Torah ne condamne ni l’ambition ni la réussite ; elle exige qu’elles demeurent liées à la responsabilité et à la reconnaissance d’autrui.
Ni saint ni contre-modèle
Cette lecture ne doit pas conduire à une canonisation. En 2017, la justice espagnole a confirmé la condamnation de Messi pour une fraude fiscale portant sur ses droits d’image. Les juges n’ont pas accepté qu’il puisse se dégager entièrement de sa responsabilité en invoquant la gestion de ses affaires par son père et ses conseillers. Reuters a rapporté les conclusions de la procédure.
Son contrat d’ambassadeur touristique de l’Arabie saoudite a également créé une tension entre son engagement humanitaire et un partenariat destiné à améliorer l’image d’un régime contesté pour sa politique en matière de droits humains.
Le judaïsme prend très au sérieux cette responsabilité. La Michna enseigne que Yom Kippour peut apporter l’expiation pour les fautes commises envers Dieu, mais non pour celles commises envers autrui tant que la personne lésée n’a pas été apaisée. La réputation, la foi et même la générosité ne compensent pas automatiquement une injustice distincte. Chaque domaine exige sa propre réparation.
La pensée de Rav Hutner permet toutefois de ne pas confondre l’existence d’une faute avec la définition totale d’une personne. Un portrait honnête doit résister aux deux tentations symétriques : effacer les ombres pour fabriquer un héros ou effacer le bien pour condamner définitivement l’homme.
Lionel Messi ne constitue pas un « modèle juif » et ne prétend pas l’être. Il offre plutôt un miroir dans lequel la pensée juive permet d’interroger notre conception de la grandeur. Ses exploits disent ce qu’il sait faire. Sa fidélité, sa retenue, sa façon de donner et la qualité des liens qu’il a préservés nous renseignent davantage sur l’homme qu’il est devenu.
Les Pirké Avot donnent finalement le critère le plus exigeant : l’homme honorable n’est pas celui que le monde honore, mais celui qui sait honorer les autres. À cette mesure, les trophées ne perdent pas leur valeur ; ils cessent simplement d’être le dernier mot.