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Rav Chaya זצ״ל : Hesped du Rav Méïr Hazan

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En tant qu’ancien Talmid du Rav Chaya, je ressens aujourd’hui le besoin d’exprimer un regret profond : celui de ne pas avoir été à ses côtés durant ses derniers instants. Ce regret demeure en moi avec une force particulière. Il me pousse à mettre par écrit ces quelques lignes, non pour prétendre résumer ce qu’a été le Rav pour tant de personnes, mais pour témoigner de ce qu’il fut pour moi : un maître, un guide, un ami, et une présence qui a marqué une vie entière.

Un maître de Torah qui savait voir chaque âme

« עשה לך רב וקנה לך חבר », « Fais toi un Rav et acquiers toi un ami » (Pirké Avot 1, 6).

Il existe des maîtres qui imposent le respect par leur stature, d’autres qui créent la proximité par leur bonté. Le mérite rare du Rav Ron Moché Chaya זצ״ל fut de réunir ces deux dimensions sans jamais les confondre. Il était notre Rav, pleinement, par sa Torah, sa rigueur, sa clarté, sa fidélité absolue à la halakha et à la vérité. Mais il était aussi, pour tant de ses élèves, un ami véritable, au sens le plus noble de ce mot : celui qui reste présent lorsque les certitudes vacillent, lorsque les choix deviennent lourds, lorsque l’on cherche encore sa place dans le monde.

Le départ du Rav a laissé dans le monde de la Torah francophone une douleur immense. Pourtant, pour ceux qui ont eu le mérite de vivre auprès de lui, cette douleur est aussi plus intime. Chacun porte son histoire avec lui. Chacun pourrait raconter le moment précis où le Rav l’a vu, non pas comme un élève parmi d’autres, mais comme une âme singulière, avec son itinéraire, ses forces, ses résistances, ses blessures et son avenir.

Nos Sages enseignent :

« כל המלמד בן חבירו תורה מעלה עליו הכתוב כאילו ילדו », « Celui qui enseigne la Torah au fils de son prochain, l’Écriture le considère comme s’il l’avait engendré » (Sanhédrine 19b).

Cette parole ne décrit pas seulement la transmission d’un savoir. Elle exprime une responsabilité. Enseigner la Torah, ce n’est pas déposer une information dans l’intelligence d’un élève. C’est l’accompagner jusqu’à ce que la Torah devienne sa propre vie, sa propre parole, son propre choix.

Le sourire du Rav, une pédagogie de la vérité

C’est ainsi que le Rav Chaya considérait ses Talmidim. Non pas comme un groupe abstrait, non pas comme une génération à convaincre ou à façonner de manière uniforme, mais comme des enfants qu’il fallait aider à devenir eux-mêmes. Il savait être proche, accessible, chaleureux. Il savait rire, sourire, encourager, recevoir chacun avec ce visage rayonnant qui faisait déjà tomber une partie des barrières. Ses cours portaient cette marque si particulière : une Torah profonde, structurée, vivante, servie avec enthousiasme, avec force, avec cette énergie qui donnait le sentiment que la vérité n’était pas une idée ancienne, mais une réalité brûlante, actuelle, urgente.

La Michna dit :

« והוי מקבל את כל האדם בסבר פנים יפות »,
« Accueille chaque homme avec un visage bienveillant » (Pirké Avot 1, 15).

Chez le Rav, ce sourire n’était pas une simple qualité de caractère. Il était une pédagogie. Il disait à celui qui arrivait : tu as une place. Tes questions ne sont pas honteuses. Ton passé ne te condamne pas. Tu peux entrer dans ce monde, même si tu as l’impression d’en être très loin.

Je me souviens particulièrement de ce jeune homme qui arriva à la Yéchiva avec ses cheveux longs, son allure sportive, son passé de GO au Club Med, et l’impression presque visible d’avoir franchi la porte d’un univers dont il ne possédait ni les codes ni le langage. Il n’était pas seulement éloigné de la Torah par des habitudes ou par une éducation. Il semblait se demander ce qu’il faisait là, dans un monde si différent de tout ce qu’il avait connu, de tout ce qu’il avait imaginé pour lui-même. Beaucoup auraient vu une contradiction trop grande, un décalage trop profond, une histoire sans issue évidente.

Le Rav, lui, voyait une Néchama en recherche et en devenir. Je ne peux l’exprimer autrement.

Il ne lui demandait pas de jouer immédiatement un rôle. Il ne lui imposait pas une identité artificielle. Il l’accompagnait, matin, midi et soir, au milieu des hésitations, des angoisses, des retours en arrière, des questions parfois difficiles à formuler. Il était là pour aider cet élève à comprendre que l’entrée dans la Torah n’était pas une fuite hors de soi, mais le chemin le plus vrai vers soi-même. Il savait qu’un homme ne devient pas profondément religieux parce qu’il a changé d’apparence. Il le devient lorsqu’il accepte de regarder la vérité en face et de se laisser transformer par elle.

Ce que ses élèves continueront de porter

C’est peut-être là que résidait l’un des secrets de son influence. Il ne se substituait pas à la révélation du Sinaï. Il rendait audible, pour des hommes parfois très éloignés, l’appel que le Sinaï continue d’adresser à chaque Juif. Il faisait comprendre que la Torah n’était pas une mémoire réservée à ceux qui y étaient nés, ni un langage réservé à ceux qui avaient grandi dans ses institutions. Elle était la parole la plus intime de l’âme juive, même lorsqu’elle a été longtemps recouverte par le bruit du monde, par les études, par la carrière, par les doutes ou par une vie qui semblait avoir emprunté une autre direction.

C’est pourquoi tant d’anciens élèves devraient raconter leur propre histoire avec le Rav. Certains parleront d’un cours qui a bouleversé leur manière de penser. D’autres évoqueront un conseil reçu à un moment décisif. D’autres encore se souviendront d’un appel, d’un sourire, d’une phrase prononcée au bon moment. Chacun aura son Rav Chaya, parce que le Rav savait s’adresser à chacun selon ce qu’il était réellement.

Il était bienveillant, mais il n’était jamais complaisant. Il savait être ferme avec discernement. Il ne confondait pas l’amour avec la faiblesse, ni la rigueur avec la dureté. Il comprenait qu’un Talmid n’a pas toujours besoin de la même parole. Certains avaient besoin d’être consolés, d’autres d’être rassurés, d’autres encore d’être réveillés, confrontés à eux-mêmes, rappelés à leurs responsabilités.

Il y avait chez lui quelque chose qui rappelait, dans un tout autre registre, la figure de Pinhas. La Torah présente Pinhas comme l’homme d’une fidélité sans détour, incapable de négocier avec la vérité lorsque celle-ci est menacée. Pourtant, la réponse divine à son zèle est précisément une alliance de paix : « הנני נתן לו את בריתי שלום », « Voici que Je lui donne Mon alliance de paix » (Bamidbar 25, 12). La vérité authentique ne se réduit ni à l’intransigeance froide ni à la violence des tempéraments. Elle doit être assez ferme pour ne pas se laisser dissoudre

Pinhas ne cherchait pas à plaire. Il voyait une vérité menacée et refusait de la laisser se dissoudre. Le Rav Chaya avait cette même fidélité : il ne transigeait pas avec la Torah, mais il voulait que chacun en comprenne le sens et la fasse entrer dans sa vie. Sa douceur ouvrait les cœurs, sa rigueur empêchait de transformer la vérité en discours facile. Il savait qu’un jeune homme pouvait devenir plus grand que l’image limitée qu’il avait de lui-même. Il n’était pas là pour flatter, mais pour élever.

J’ai eu le mérite de recevoir de lui bien davantage que des cours. Après mes années de bahour, puis une année comme avrekh, lorsque s’est posée la question de la suite de mon parcours, il ne m’a pas enfermé dans une voie unique. Il m’a conseillé avec justesse, en me dirigeant vers les Yéchivote qu’il estimait les plus adaptées à ma personnalité, à mes besoins et à ce que je pouvais devenir. Cette attention était caractéristique de lui : il ne cherchait pas à retenir un élève pour lui-même. Il cherchait à placer chaque Talmid à l’endroit où il pourrait grandir le plus pleinement.

J’ai aussi eu l’immense mérite qu’il soit mon Méssadèr kidouchin, aux côtés de mon beau père, le Rav Ohayon זצ״ל. Ce moment restera gravé en moi avec une force particulière. Plus récemment, il a également été le Méssadèr kidouchin de ma nièce. Il y a, dans ces instants, quelque chose qui dépasse la cérémonie elle-même. Le Rav qui vous a enseigné, conseillé, soutenu et accompagné dans vos choix devient aussi le témoin d’une transmission qui se poursuit. Il relie les générations, il relie une Yéchiva à une maison juive, une parole entendue dans un beth hamidrach à une vie qui se construit.

Même après avoir quitté la Yéchiva, je continuais à venir le voir. Il arrivait qu’il me sollicite au sujet de la diffusion de ses cours, des directs vidéo, des outils qui pouvaient améliorer la transmission de sa Torah. Mais ce qui frappait toujours, ce n’était pas seulement son ouverture à ces questions. C’était sa manière de recevoir. Il avait cette capacité rare de faire sentir à celui qui revenait après des années qu’il n’était pas venu prendre du temps au Rav, mais qu’il rendait presque un service nécessaire. Il savait redonner à ses anciens élèves le sentiment qu’ils avaient encore une place auprès de lui, qu’ils restaient liés à la Yéchiva, à la Torah, à cette histoire commune.

C’est sans doute l’une des douleurs les plus profondes de son départ. Nous avons perdu un grand Rav. Nous avons perdu une voix qui savait parler au monde contemporain sans jamais affaiblir la Torah. Nous avons perdu un maître capable d’ouvrir les portes de la pensée juive à ceux qui venaient du monde universitaire, du monde professionnel ou d’une vie apparemment éloignée de toute pratique. Mais beaucoup d’entre nous ont aussi perdu un ami, un père spirituel, un regard qui ne réduisait jamais un homme à son passé.

Le Rav nous a appris que la vérité n’est pas froide. Elle exige, elle tranche, elle oblige parfois à changer de vie. Mais elle peut aussi être accueillante, patiente, lumineuse. Elle peut prendre la forme d’un sourire, d’une conversation tardive, d’une parole qui relève, d’un conseil qui oriente une existence entière.

Son corps nous a quittés, mais il reste dans les choix de ceux qu’il a aidés à faire, dans les foyers qu’il a accompagnés, dans les élèves qu’il a construits, dans les milliers de cours qui continueront à éclairer des Juifs en recherche. Il reste dans cette capacité qu’il avait de regarder un homme encore perdu et de discerner, derrière les apparences, l’âme qui attendait qu’on lui rappelle d’où elle vient.

Que son mérite protège sa famille, ses élèves, la Yéchiva Yéchouot Yossef, l’association Leava et tout le peuple d’Israël. Que nous sachions prolonger son œuvre, non pas seulement en parlant de lui, mais en donnant à notre tour à ceux qui cherchent la vérité la force, la patience et la chaleur qu’il nous a données.

יהי זכרו ברוך. Que son souvenir soit une bénédiction.

Meïr Hazan, ton ami, celui qui te respectait profondément et qui t’appréciait avec une sincère affection.

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