Lundi matin, le rabbin Chalom Lellouche est entré dans la Grande Synagogue de Levallois-Perret afin de préparer une bar-mitsva. La cérémonie devait être marquée par la lecture publique de la Torah. Elle a commencé par la découverte de son absence : au moins douze Sifrei Torah avaient disparu de l’Arche sainte.

Le cambriolage, commis dans la nuit du dimanche 26 au lundi 27 juillet 2026 dans les locaux de l’Association culturelle et cultuelle israélite de Levallois, ne pose pas seulement une question policière. Il oblige à comprendre ce qui est réellement volé lorsqu’un Sefer Torah est emporté : un bien de grande valeur financière, un manuscrit soumis à des règles rituelles précises, un élément du patrimoine juif et, souvent, le dépositaire de l’histoire d’une famille.
Une bar-mitsva interrompue par la disparition des rouleaux
Selon les informations rendues publiques lundi, deux individus se seraient introduits durant la nuit dans le Centre communautaire Anna et Simon Drahi, administré par l’ACCIL. Le rabbin Chalom Lellouche a découvert le vol au moment où il préparait une bar-mitsva.
Le nombre exact reste à établir. La maire de Levallois-Perret, Agnès Pottier-Dumas, a évoqué au moins douze rouleaux dérobés, et le rabbin avance en précisant une estimation comprise entre douze et quinze. Il est donc rigoureux de parler d’au moins douze Sifrei Torah volés.
Le Service de protection de la communauté juive a procédé à une levée de doute et à une fouille des locaux avant l’intervention des services spécialisés. La police a ouvert une enquête. L’horaire précis, l’identité des auteurs, leur mobile et la destination des manuscrits restent inconnus.
D’après les responsables communautaires et les premiers récits publiés, les intrus auraient contourné ou neutralisé les dispositifs de sécurité. Le rabbin Chalom Lellouche et Philippe Cohen, président de l’ACCIL, ont décrit une opération préparée. Ces déclarations reposent sur les premières constatations et ne constituent pas encore les conclusions définitives de l’enquête.
Un ciblage religieux probable, mais un mobile encore inconnu
La maire, le rabbin et le président de l’ACCIL ont dénoncé un acte antisémite. Leur appréciation repose notamment sur un élément important : les Sifrei Torah auraient été spécifiquement emportés, alors que d’autres objets présentant une valeur matérielle n’auraient pas été pris.
Cette sélection rend sérieuse l’hypothèse d’un ciblage religieux. Elle permet raisonnablement de penser que les auteurs connaissaient la nature particulière des rouleaux, sans suffire à établir juridiquement leur intention.
La distinction doit rester nette. Le vol d’au moins douze Sifrei Torah est un fait confirmé. La qualification d’acte antisémite est une déclaration attribuée aux responsables communautaires et municipaux. Le choix apparent des objets constitue une inférence raisonnable. En revanche, une motivation idéologique, une commande, une tentative de revente, une volonté de profanation ou de destruction demeurent inconnues.
Imaginer la destination des manuscrits reviendrait à transformer des hypothèses en certitudes. La gravité des faits exige une information précise, sans dramatisation invérifiable.
Que vole-t-on lorsqu’on emporte un Sefer Torah ?
Un Sefer Torah ne peut être réduit à son prix. Il concentre quatre valeurs : financière, rituelle, patrimoniale et familiale.
Chaque rouleau est copié à la main sur du parchemin par un sofer qualifié, selon des règles précises. S’y ajoutent les arbres de vie, le manteau ou l’étui, les ornements, les réparations et les contrôles. Aucune estimation officielle de leur valeur globale n’a été communiquée. Leur prix dépend notamment de l’état, des dimensions, de l’ancienneté et de la validité rituelle.
Cette validité constitue une valeur plus difficile encore à remplacer. Le Sefer Torah n’est pas seulement un texte conservé par la communauté. Il est lu publiquement pendant l’office. Une lettre effacée, déformée ou rendue illisible peut nécessiter l’intervention d’un sofer. Si un rouleau volé est retrouvé, sa restitution matérielle ne suffira donc pas. Son état devra être contrôlé afin de déterminer s’il demeure apte à la lecture ou s’il doit être réparé.

La valeur patrimoniale réside également dans la matière. Deux Sifrei Torah reproduisant le même texte ne sont pas historiquement interchangeables. Le parchemin, la graphie, les coutures, les réparations, les ornements et la provenance peuvent révéler une époque ou une tradition. Un rouleau ancien peut aussi avoir traversé des migrations et plusieurs générations de fidèles, sans que cette histoire ait été entièrement consignée.
Enfin, certains rouleaux ont été offerts à la mémoire de parents disparus ou pour associer durablement une famille à la vie communautaire. Le nom inscrit sur une plaque, un manteau ou un étui relie alors une mémoire privée à la lecture publique. Une assurance peut évaluer le remplacement matériel, non reconstituer les célébrations, les dédicaces et les souvenirs attachés au rouleau.
La découverte du vol pendant la préparation d’une bar-mitsva rappelle qu’un Sefer Torah est un patrimoine vivant, non une pièce immobile.
Il quitte l’Arche sainte, est porté jusqu’à la table de lecture, déroulé puis replacé. Il peut aussi être confié à un sofer ou déplacé entre plusieurs lieux de prière. Cette mobilité appartient à sa fonction. Sa protection doit donc permettre l’usage religieux quotidien tout en garantissant sa traçabilité.
L’angle mort de la sécurité communautaire
Les dispositifs de sécurité des synagogues françaises ont été conçus en priorité pour prévenir les agressions, contrôler les accès et protéger les fidèles. Le cambriolage de Levallois fait apparaître une autre dimension : la protection d’un patrimoine mobilier pouvant être déplacé rapidement.
Aucune information publique ne permet d’affirmer que l’ACCIL aurait négligé l’inventaire de ses rouleaux. La question est plus générale : les communautés disposent-elles, pour chaque Sefer Torah, d’une documentation assez précise pour permettre son identification après un vol ?
Un inventaire utile ne devrait pas seulement compter les rouleaux. Il devrait distinguer chacun par ses dimensions, son écriture, ses réparations, ses ornements, sa dédicace, son historique et des photographies détaillées.
La norme internationale Object ID d’INTERPOL repose sur ce principe : documenter les dimensions, les matériaux et les caractéristiques distinctives, puis conserver un dossier photographique. Le ministère français de la Culture souligne lui aussi l’importance des photographies dans la lutte contre le trafic illicite des biens culturels.
Un objet mal documenté peut être reconnu par celui qui l’a utilisé pendant vingt ans, mais rester difficile à identifier juridiquement lorsqu’il réapparaît loin de sa communauté.
Comment identifier et protéger un Sefer Torah après un vol
La protection de tels manuscrits ne peut reposer sur une seule personne. Le rabbin connaît leur usage rituel et leur validité. Le président de l’association et son conseil d’administration assurent la gouvernance matérielle : propriété, assurances, inventaires et relations avec les familles donatrices. Cette responsabilité ne signifie évidemment aucune culpabilité dans la survenue du vol.
Le sofer décrit l’écriture, les réparations et l’état du parchemin. Les responsables de la sécurité protègent les bâtiments. La police et, si nécessaire, les services spécialisés dans le trafic des biens culturels assurent l’enquête et la coopération internationale.
Retrouver les rouleaux, mais retrouver chacun d’entre eux
L’urgence est de localiser les Sifrei Torah volés. Il faudra ensuite établir qu’il s’agit bien de ceux appartenant ou confiés à l’ACCIL, vérifier leur intégrité matérielle, identifier d’éventuelles dégradations et déterminer, sous l’autorité rabbinique compétente, s’ils demeurent aptes à la lecture publique.
La récupération physique ne serait que la première étape. Chaque rouleau devra retrouver son identité, son histoire, sa situation juridique et sa fonction dans la communauté.
Le vol de Levallois doit conduire à penser cette protection dans toutes ses dimensions, sans empêcher l’usage religieux des rouleaux.
Protéger un Sefer Torah, ce n’est pas seulement empêcher qu’une porte soit forcée. C’est savoir précisément quel rouleau se trouve derrière cette porte, qui l’a écrit ou offert, quelles familles lui sont liées, quelles réparations il a subies, à quoi il peut être reconnu et comment il pourra être rendu à sa communauté.
À Levallois, les voleurs n’ont pas seulement vidé une Arche sainte. Ils ont séparé des manuscrits de ceux qui les lisaient, les portaient et transmettaient leur mémoire.