
Le vandalisme de la statue de Maïmonide à Cordoue n’est pas seulement une nouvelle dépêche dans la longue liste des actes antisémites. Il pose une question plus profonde : pourquoi la haine antijuive s’en prend-elle parfois non seulement aux Juifs vivants, mais aussi à leur mémoire, à leurs maîtres et aux traces de leur présence dans l’histoire d’un pays ?
Une croix gammée a été tracée à la bombe aérosol sur le socle de la statue de Maïmonide, au cœur de la Judería de Cordoue. La Police nationale espagnole enquête ; la municipalité a condamné une « agression contre le patrimoine » porteuse d’un message de haine d’une extrême gravité.
Cet acte interpelle. Il n'est pas dirigé contre une personnalité ou un bâtiment sioniste ou tout simplement juif contemporain pour exprimer un soutien à la cause palestinienne. Selon le nouveau principe d'après lequel : "tout juif est sioniste donc responsable de la guerre à Gaza".
Le choix de la cible et du signe n’est pas neutre. C’est le monument d’un Juif de Cordoue, mort il y a plus de huit siècles, qui a été marqué d’une croix gammée
Le Rambam fait partie intégrante du patrimoine culturel espagnol. En dehors de l'acte lui-même clairement orienté vers la communauté juive, il vient exprimer une haine qui s'inscrit dans les fondements de la détestation juive.
On remonte au 12e siècle, époque où vivait le Rambam, pour en extirper jusqu'au souvenir de la présence juive. Comme Hitler recherchait l'identité juive jusqu'à la quatrième génération. C'est la marque d'un racisme profond qui s'attaque même au souvenir de la présence juive en Espagne.
L'utilisation de la croix gammée, et non de l'Etoile de David, confirme l'expression d'un antisémitisme idéologiquement pur. Elle ne renvoie pas à une controverse diplomatique ; elle porte le langage historique de l’antisémitisme nazi, celui qui ne combattait pas une politique mais prétendait exclure les Juifs de l’humanité et effacer jusqu’à leur nom.
Maïmonide : un Juif, un Cordouan, un héritage universel
Moïse ben Maïmone, le Rambam (1138-1204), est une des plus grandes figures de la pensée juive. Auteur du Mishné Torah, philosophe et médecin, il appartient aussi à l’histoire intellectuelle de l’Espagne et de l’Europe. Sa statue, installée dans l’ancien quartier juif de Cordoue, ne célèbre pas une revendication actuelle : elle rappelle qu’une présence juive a participé à la grandeur de cette ville.
C’est précisément ce qui donne au geste sa portée. L’attaquant ne s’en prend pas seulement à une œuvre d’art. Il touche à la trace juive elle-même, à ce que l’on pourrait appeler la mémoire séfarade de l’Espagne. La Fédération des communautés juives d’Espagne l’a souligné en y voyant une attaque contre « notre histoire commune », contre la culture, le savoir, la liberté et la coexistence que représente Maïmonide.
Les ressorts anciens d’une haine
La Torah et les textes de nos Sages décrivent plusieurs mécanismes de cette haine. Ils ne doivent jamais devenir une accusation indistincte contre « les nations ». Ils donnent cependant des pistes pour reconnaître des ressorts anciens : la peur, la jalousie, la désignation d’une minorité comme étrangère, puis le désir d’en effacer le souvenir.
Dans la Méguila, Haman ne reproche pas aux Juifs un crime réel. Il les présente comme « un peuple dispersé et séparé parmi les peuples », dont « les lois sont différentes de celles de tout autre peuple » (Esther 3, 8 ; Méguila 13b). Leur fidélité à une loi propre devient, dans son discours, le prétexte de leur condamnation.
Rabbenou Be’hayé, commentant le verset
« Je vous ai séparés des peuples pour que vous soyez à Moi » (Lévitique 20, 26).
Il écrit que la distinction d’Israël dans ses Mitsvote peut susciter la jalousie :
« Ils nous jalousent et, de leur jalousie, nous haïssent ».
Il relie cette idée à l’enseignement talmudique selon lequel, au Sinaï : une haine est « descendue sur les nations » parce qu’elles n’avaient pas reçu la Torah (Chabbat 89a).
Cette lecture ne signifie nullement que la Torah rendrait les Juifs responsables de la haine qu’ils subissent. Elle désigne au contraire un mécanisme de ressentiment : la différence religieuse et morale, au lieu d’être reconnue, devient un grief.
De la haine des personnes à l’effacement du souvenir
Le verset le plus saisissant, face à ce qui s’est produit à Cordoue, se trouve dans le psaume 83 :
« Venez, retranchons-les d’entre les nations, que le nom d’Israël ne soit plus rappelé » (Psaumes 83, 5).
Il ne parle pas seulement de la violence contre des personnes : il évoque la volonté d’effacer un nom, une continuité, une mémoire.
Le vandalisme de la statue de Maïmonide relève symboliquement de cette logique. Il ne vise pas un homme vivant, mais la mémoire d’un Juif qui fut à la fois profondément enraciné dans la tradition d’Israël et issu de Cordoue. Il tente de souiller ce que la ville conserve de son histoire juive.
La Torah décri aussi la mécanique de la peur fabriquée. Pharaon présente les Hébreux comme trop nombreux et suppose qu’ils se joindront à ses ennemis : la minorité devient ainsi une menace imaginaire, puis une population que l’on peut opprimer (Exode 1, 9-10 ; Sota 11a). À travers les siècles, les formes changent ; le procédé demeure tragiquement reconnaissable.
La Torah n’enseigne pas la fatalité de la haine
Il serait pourtant erroné de conclure que tout rapport entre Israël et les nations serait condamné à l’hostilité. Moïse affirme au contraire que les peuples, en découvrant les lois de la Torah, pourront dire :
« Cette grande nation est assurément un peuple sage et intelligent » (Deutéronome 4, 6).
Voilà peut-être la réponse la plus juste à la profanation de Cordoue. Maïmonide appartient d’abord au peuple juif, dont il demeure l’un des maîtres. Mais son œuvre a aussi nourri la médecine, la philosophie et la réflexion religieuse bien au-delà du monde juif. La croix gammée cherche à enfermer l’histoire dans la haine. Cordoue peut choisir de rappeler que son fils juif fait partie de son patrimoine le plus élevé.
Face à ceux qui voudraient que « le nom d’Israël ne soit plus rappelé », il faut non seulement protéger les Juifs vivants, mais aussi défendre leurs livres, leurs monuments, leurs noms et leur place dans l’histoire commune.