Faut-il vraiment se mettre à l'abri quand pleuvent les missiles ?

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La tension croissante entre Israël et l'Iran fait craindre une reprise des hostilités. Le système de défense aérienne sophistiqué d'Israël a démontré des capacités remarquables lors de ses récents affrontements. Pourtant des experts en défense avertissent que le coût exorbitant et la lenteur de la production des intercepteurs créent une vulnérabilité potentielle face à une guerre iranienne prolongée.

En cas de conflit, une question existentielle se pose : est-il vraiment nécessaire d'aller dans les abris en cas de pluie de missiles ? La question peut paraitre saugrenue, voire débile tant la plus élémentaire logique et l’instinct de conservation nous invitent à le faire !

Pourtant une personne qui à une foi inébranlable en D-ieu pourrait en arriver à une conclusion inverse. Au Créateur rien n’est impossible ! Au réveil, chaque matin nous remercions D-ieu de nous avoir rendu la vie après une nuit de sommeil. Celui qui donne la vie ne peut-il pas nous préserver de la mort ? Car en fait, tout dépend de sa volonté et rien ne peut s’y opposer selon le principe fondamental :

« Il n’y a rien en dehors de lui » - אין עוד מלבדו

Ce qui signifie qu'il n'existe aucune force dans le monde en dehors de la Sienne, qu'Il est le créateur de toute chose et qu'Il décide de tout. Ainsi qu'en témoigne la torah dans Dévarim chapitre 4, verset 35 et Guémara 'Houline 7b:

De plus, nous affirmons trois fois par jour lors de la prière dans la première bénédiction de la 'Amida, les paroles suivantes qui qualifient le Saint-bénit-soit-Il :

« Le roi qui aide, sauve et protège » - מלך עוזר ומושיע ומגן

A fortiori quand un juif s’adonne à l’étude de la Torah et à la pratique des Mitsvote comme il est dit : 

« la Torah (son étude) protège et sauve » תורה מגנא ומצלא. Talmud Babli (Sota 21a). 

La question se pose donc : le fait de courir dans les abris à chaque alerte, ne serait-il pas la manifestation d'un manque de foi et de confiance en D-ieu ? Cette interrogation mérite une analyse.

L'appel au miracle

L'attitude d'une personne qui se trouve en situation de danger et ne fait rien pour se protéger alors qu’elle en a la possibilité, n’est pas neutre. Même sans le formuler explicitement, elle adopte une posture spirituelle très précise : elle s’appuie sur l’espérance d’une intervention divine exceptionnelle, appelée à suspendre le cours normal des choses. Autrement dit, par son inaction, elle demande implicitement un miracle.

C’est précisément cette attitude que la Guémara condamne lorsqu’elle affirme :

לעולם אל יעמוד אדם במקום סכנה ויאמר שעושין לי נס – « Qu’un homme ne se tienne jamais dans un lieu de danger en se disant : On me fera un miracle. Car peut-être qu’on ne lui fera pas de miracle. Et même si on lui en fait un, on lui retranchera des mérites. » (Chabbat 32a)

Comme le craignait notre patriarche Ya'acov avant sa rencontre avec Ésaü (Genèse 32, 11) : "Je suis devenu trop petit à cause de toutes les bontés et de toute la fidélité dont tu as fait preuve envers moi, ton serviteur". Il redoutait de ne pas avoir assez de mérites pour avoir la capacité d'affronter son redoutable frère.

Le reproche ne vise pas la foi, mais la confusion entre foi et déresponsabilisation. Se mettre volontairement en danger revient à exiger que D-ieu intervienne en dehors du cadre qu’Il a Lui-même institué : celui des lois de la nature.

Or, selon la pensée biblique et talmudique, l’ordre naturel du monde est un écran dissimulant D-ieu. Il est l’expression même de Sa volonté. Les lois physiques, biologiques ou sociales constituent le cadre stable dans lequel l’homme est appelé à agir, choisir et assumer.
C’est dans ce monde ordinaire, prévisible et non miraculeux que le libre arbitre peut pleinement s’exercer. Un monde où D-ieu interviendrait constamment de manière visible serait un monde où la liberté de choix serait profondément altérée.

Le Rav Dessler (parmi une multitude de commentateurs) développe l’idée du "הסתר פנים" (dissimulation de la Face divine). Les lois de la nature ne sont pas un système indépendant : elles sont le langage du voilement

« La nature n’est rien d’autre qu’un autre Nom de D-ieu, le système de Sa conduite cachée. Tout ce qui nous apparaît comme une conduite naturelle n’est qu’une dissimulation de Sa Face, afin qu’il y ait libre arbitre dans le monde. » (Mikhtav MeEliyahou, volume 1, pages 107 à 108)

Le miracle, en ce sens, pose un problème théologique majeur. En dévoilant la présence divine de manière éclatante, il réduit l’espace du choix intérieur. C’est pourquoi les Sages considèrent le miracle comme une manifestation exceptionnelle et coûteuse, non comme un idéal.
Le miracle n’est jamais gratuit : il représente une rupture de l’équilibre sciemment voulu par D-ieu, et cette rupture est  payée par les mérites de celui qui en bénéficie.

Ainsi se dessine une logique rigoureuse :

Ne pas se protéger, c’est exiger une dérogation surnaturelle qui implique un dévoilement divin non souhaité. Ce dévoilement affaiblit le libre arbitre. En effet, quel mérite y aurait-il à croire en D-ieu si sa présence se manifestait de façon évidente par des actes surnaturels permanents ? Par conséquent, le miracle ne peut être qu’exceptionnel et assorti d’un coût spirituel.

L'expression répandue אין סומכין על הנס  - On ne s'appuie pas sur un miracle résume parfaitement le principe énoncé par nos Sages car le miracle est un appel au dévoilement, non souhaité par D-ieu Lui-même.  En aucun cas, attendre le miracle ne peut être considéré comme la preuve d'une foi inébranlable. Bien au contraire !

Ce principe constitue un fondement de l’éthique juive : l’homme est tenu d’agir dans le monde tel qu’il est, d’en respecter les règles et de protéger sa vie par des moyens naturels. La foi authentique ne consiste pas à attendre que D-ieu contourne les lois du monde, mais à reconnaître que ces lois sont précisément le lieu où Sa volonté s’exprime.

En définitive, la Torah ne demande pas à l’homme de vivre grâce aux miracles, mais de vivre de manière à ne pas en avoir besoin. C’est dans cette tension entre confiance en D-ieu et responsabilité humaine que prend tout son sens le principe fondamental de ne pas s'appuyer sur un miracle.

Le talmud foisonne d'exemples qui vont dans ce sens

"Nos maîtres ont enseigné : Qu’un homme prie toujours pour ne pas tomber malade, car s’il tombe malade, on lui dit : Apporte des mérites et tu seras délivré." (Berakhot 60b)

Rav Ḥanina dit : Tout est entre les mains du Ciel, sauf le froid et la chaleur, comme il est dit : “Des épines et des pièges sont sur la voie du pervers. Celui qui garde son âme s’en écarte” (Proverbes 22,5).
Et Rav Ḥanina dit encore : Quel est le verset qui l’enseigne ?

“Prenez bien garde à vos âmes” - ונשמרתם מאד לנפשותיכם (Deutéronome 4, 15). 

Bien que ce verset ne parle pas explicitement de la préservation du corps, mais du souvenir de la révélation au Sinaï, et de la mise en garde de ne pas l’oublier, nos Sages se sont appuyés sur lui pour nous enseigner l'obligation de se conformer au principe de précaution et de ne jamais s'appuyer sur un miracle hypothétique.

Principe étayé par de nombreux exemples dans la Torah et la Guémara :
« Quand tu construiras une maison neuve, tu feras une balustrade (Ma'aké) à ton toit, afin que tu ne mettes pas le sang sur ta maison, si quelqu’un venait à tomber de là-haut. » (Deutéronome 22, 8)

Ou encore : 
« Qu’un homme ne se tienne jamais dans un lieu de danger, par exemple sous un mur incliné ou sur un pont branlant. » - לעולם אל יעמוד אדם במקום סכנה כגון תחת קיר נטוי או על גשר רעוע (Ta'anit 20b)
Cette formulation est reprise presque mot pour mot par le Rambam et le Choul'hane 'Aroukh (Yoré Dé'a, Chapitre 116 Paragraphe 5).

Dans le même chapitre, le Choul'hane 'Aroukh traite du principe de סכנתא חמירא מאיסורא  qui signifie "Le danger est plus grave que l'interdiction". C'est une règle fondamentale de la Halakha. Elle impose d'être plus vigilant face à un risque physique que face à une simple transgression religieuse.

Le Rama (Rabbi Moshé Isserles) y ajoute un commentaire en s'appuyant sur ce principe. Il affirme qu'on doit être plus strict pour tout ce qui touche au danger que pour ce qui touche aux lois rituelles et conclut par la célèbre injonction :

"Et celui qui fait attention à sa vie s'éloignera de ces choses et il lui est interdit de compter sur un miracle."

Ce principe trouve sa source dans Le Talmud ('Houlin 10a) : La Guémara y discute d'une situation de doute (Safèk). En règle générale, s'il y a un doute sur une interdiction de la Torah, on tranche de manière stricte, mais s'il s'agit d'une interdiction rabbinique, on peut être indulgent.

Le Danger et l'interdiction

Nos Sages affirment que lorsqu'il s'agit d'un danger pour la vie, on ne suit pas les règles habituelles d'indulgence liées aux doutes. C'est là qu'apparaît la règle :  

"Le danger est plus grave que l'interdiction"

Formulation reprise mot pour mot par la Halakha (Choul'hane 'Aroukh, Ora'h 'Hayim 173, 2). Le texte traite de l'interdiction de consommer de la viande et du poisson ensemble, considéré comme un danger pour la santé :

"Il faut faire attention à ne pas manger de la viande et du poisson ensemble à cause du danger... car le danger est plus grave que l'interdit."

Ainsi, dans un cas de doute sur une règle alimentaire (Kachroute), on peut parfois trouver des raisons d'être permissif. Dans un cas de doute sur un danger (santé, sécurité), la loi oblige à être strict à cause du danger.

Il est clair qu'il ne s’agit pas d’une piété recommandée, mais d’une norme halakhique contraignante relevant de l'obligation de se protéger -שמירת הנפש.

La codification de la loi 

Le Choulḥane ‘Aroukh institutionnalise ainsi le principe talmudique : éviter un danger identifiable est une injonction, indépendamment de toute considération de foi ou de mérite. La Halakha ne reconnaît pas la possibilité de s’exposer au danger en invoquant la protection divine.  Ainsi, le Choulḥan ‘Aroukh donne une traduction juridique concrète du principe : "On ne s'appuie pas sur un miracle".

Alors si, que D-ieu nous en préserve, nous nous trouvions à nouveau confrontés à une situation de guerre agrémentée de missiles, drones et autres, il faut savoir que la torah nous ordonne de nous abriter dans les lieux sécurisés et de nous conformer scrupuleusement aux instructions du Pikoud Ha'orèf (le commandement du front intérieur).