Manger de la Matsa : c'est ingérer une liberté spirituelle

Cliquer pour écouter
Powered by UniversTorah
00:00 / 00:00


La fête de Pessa’h ne se résume pas uniquement à la commémoration historique de la naissance du ‘Am Israël. Elle nous plonge, chaque année, dans un questionnement profond sur notre identité et notre pratique. Au-delà de la réflexion intellectuelle, cette fête se caractérise par une structure juridique rigoureuse, articulée autour de deux commandements majeurs de la Torah.

Il existe deux impératifs, bien qu’indissociables de la fête, semblent appartenir à des registres opposés.
1- L’obligation de faire disparaître tout levain (‘Hamets) de nos demeures, sous peine de retranchement spirituel.
2-L’injonction de consommer des pains azymes (Matsa) durant la période prescrite.

Pourquoi une telle sévérité face au levain et une telle centralité accordée à la Matsa ?

Pour éclairer cette dualité, le Rav ‘Haym Friedlander apporte une explication fondamentale sur la nature physique de ces aliments. Le ‘Hamets est le produit d’un processus naturel qui finit inévitablement par fermenter sans supervision. En ce sens, le levain symbolise les lois de la nature et leur apparente autonomie, une force qui peut parfois occulter la présence de D-ieu comme Maître absolu de l’univers.

À l’inverse, la Matsa se définit par sa rapidité de confection. Elle incarne la célérité avec laquelle D-ieu a extrait le peuple d’Égypte. Comme le souligne le Maharal, cette précipitation n'est pas un simple détail historique, mais la preuve que la sortie d’Égypte s’est opérée au-dessus des contingences temporelles.

Là où le ‘Hamets représente la soumission de l’homme aux cycles naturels, la Matsa révèle une puissance divine qui domine le temps et la Création. Le Maharal nous rappelle ainsi que la nature n'est pas un système indépendant, mais l'expression continue de la volonté de D-ieu.

La Matsa comme remède spirituel

Une question subsiste : pourquoi l'obligation de manger de la Matsa ne concerne-t-elle formellement que le premier soir, alors que l'interdiction du ‘Hamets s'étend sur toute la durée de la fête ?

La réponse réside dans la fonction pédagogique et spirituelle de ces rites. La Matsa est bien plus qu'un symbole, elle est selon les enseignements traditionnels, un véritable aliment de la guérison (מאכלא דאסוותא). Au moment de la sortie d’Égypte, D-ieu offre aux enfants d’Israël ce soutien spirituel pour enraciner en eux la croyance en Sa toute-puissance (Zohar II, 183b).

Le texte du Zohar utilise une parabole : un fils de roi est tombé malade. Le médecin (D-ieu) ordonne qu'il ne mange qu'un remède spécifique avant de pouvoir retourner à la table royale. La Matsa est ce remède qui nettoie le corps de l'impureté de l'Égypte pour permettre la guérison spirituelle.

Si la consommation de la Matsa est impérative le soir du Seder, c’est pour marquer ce don gratuit et immédiat de la foi.
L'idée du don gratuit ('Hessed) repose sur l'état spirituel des Hébreux en Égypte. Selon la tradition, ils étaient tombés au 49ème degré d'impureté et n'avaient plus aucun mérite propre pour être sauvés.

L'intervention fulgurante de D-ieu à la sortie d'Égypte, intervient de manière soudaine, sans attendre que le peuple ait fait un travail spirituel préalable. C'est un acte de pure bonté.
Puisque les enfants d'Israël n'avaient pas encore la force de générer leur propre foi, D-ieu leur "injecte" cette conviction à travers la Matsa qui devient vecteur du don.

La Matsa doit être faite sans délai, c'est à dire sans fermentation, car elle symbolise ce moment précis où la lumière divine descend instantanément pour élever l'homme, avant même qu'il ne l'ait mérité par ses efforts.

En consommant la Matsa le soir du Seder, nous recevons à nouveau ce cadeau spirituel offert par D-ieu, afin d'avoir ensuite l'énergie nécessaire pour accomplir notre propre travail durant l'année. Cependant, ce souffle initial doit ensuite être entretenu par un effort personnel tout au long des sept jours de la fête. Ce travail de construction intérieure constitue le préambule indispensable vers l'étape suivante : le don de la Torah à Chavouote.

En définitive, manger la Matsa le soir du Seder dépasse le simple cadre rituel. C’est choisir de nourrir son âme d’une clarté spirituelle capable de transcender les limites de la nature.

Le ‘Hamets (le levain) représente physiologiquement une altération, la pâte gonfle, s'échauffe et se transforme sous l'effet du temps. Spirituellement, cela symbolise notre ego et nos passions qui gonflent la réalité et faussent notre jugement.

En mangeant la Matsa (farine et eau uniquement, sans altération), nous introduisons en nous un élément qui n'a pas été modifié par le temps ou l'ego.

Manger la Matsa, c'est intégrer physiquement l'idée que le spirituel peut stopper et dominer le matériel. C'est ainsi que l'âme transcende les limites de la nature. Elle réalise qu'elle n'est pas l'esclave de ses habitudes ou de son passé, mais qu'elle peut s'en libérer instantanément par la volonté divine.