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Parachat Ekev : le danger commence quand tout réussit

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Récolte du blé dans les champs

Etymologiquement, le mot Ékev qui qualifie le nom de la Paracha, signifie "Talon". Dans cette Paracha, Moshé s'adresse aux enfants d'Israël avant sa disparition. Il leur promet que s'ils observent fidèlement les Mitsvote de la Torah, ils bénéficieront de l'abondance dans la terre d'Israël. Mais quel est le rapport entre le mot "talon" et la pérennité de l'alliance entre D-ieu et Israël ?

Pourquoi la Torah place t-elle l’alliance sous le signe du talon ?

וְהָיָה עֵקֶב תִּשְׁמְעוּן אֵת הַמִּשְׁפָּטִים הָאֵלֶּה
« Il arrivera, parce que vous écouterez ces lois » (Devarim 7, 12)

Le mot עקב signifie ici la conséquence, ce qui vient à la suite de l’écoute. Rachi entend toutefois dans ce terme une allusion au talon et aux commandements que l’homme foule parce qu’ils lui paraissent légers : אם המצות קלות שאדם דש בעקביו תשמעון, « si vous écoutez les commandements légers que l’homme foule de ses talons ». (Rachi sur Devarim 7,12)

Rachi ne classe pas les mitsvot entre celles qui auraient une valeur réelle et celles qui seraient objectivement secondaires. Il décrit le regard humain. L’homme respecte volontiers ce qui possède une grandeur visible ou une reconnaissance sociale. Il néglige plus facilement ce qui se répète dans le silence de la vie quotidienne. Or ce sont précisément ces gestes sans éclat qui révèlent ce qui gouverne véritablement son existence.

Le désert n’a pas appris à Israël à mépriser le pain

לֹא עַל הַלֶּחֶם לְבַדּוֹ יִחְיֶה הָאָדָם כִּי עַל כָּל מוֹצָא פִי ה׳ יִחְיֶה הָאָדָם
« L’homme ne vit pas de pain seulement, mais de tout ce qui procède de la parole d’Hachem » (Devarim 8, 3)

Cette phrase est parfois comprise comme une opposition entre la matière et l’esprit. Le contexte conduit à une lecture plus précise. La manne est elle même une nourriture. La Torah ne demande donc pas à Israël de nier ses besoins matériels, mais de comprendre que l’efficacité ordinaire du pain ne constitue pas une réalité indépendante.

Dans le désert, la dépendance est visible chaque matin. Dans le pays, le pain poussera par l’agriculture, le travail, l’organisation et le temps. Le miracle paraîtra moins direct. Le risque ne sera pas que le pain cesse de nourrir, mais que sa régularité dissimule la dépendance qu’il exprime. Le désert prépare ainsi Israël à entrer dans l’économie réelle sans attribuer à cette économie une autonomie absolue.

Pourquoi la prospérité peut elle produire l’oubli ?

פֶּן תֹּאכַל וְשָׂבָעְתָּ... וְרָם לְבָבֶךָ וְשָׁכַחְתָּ אֶת ה׳ אֱלֹהֶיךָ
« De peur que tu ne manges, que tu ne sois rassasié, que ton cœur ne s’élève et que tu n’oublies l’Éternel ton D-ieu » (Devarim 8,12 à 14)

La paracha ne soupçonne pas la prospérité d’être mauvaise. La Terre d’Israël est louée pour sa fécondité. Le danger naît du passage silencieux de la satiété à l’élévation du cœur, puis de l’élévation du cœur à l’oubli. Lorsque l’homme souffre, il sait ce qui lui manque. Lorsqu’il réussit, il peut perdre la conscience de ce qui rend sa réussite possible.

L’oubli biblique n’est donc pas une simple défaillance de mémoire. Il est une réorganisation de la conscience. Hachem peut encore être mentionné dans le langage, tandis que la causalité réelle est attribuée exclusivement à soi. La foi demeure dans le discours, mais disparaît de l’interprétation du succès.

La Torah nie t-elle la force humaine ?

Certainement pas, comme en témoigne ces deux versets :

כֹּחִי וְעֹצֶם יָדִי עָשָׂה לִי אֶת הַחַיִל הַזֶּה
« Ma force et la puissance de ma main m’ont acquis cette réussite » (Devarim 8, 17)
וְזָכַרְתָּ אֶת ה׳ אֱלֹהֶיךָ כִּי הוּא הַנֹּתֵן לְךָ כֹּחַ לַעֲשׂוֹת חָיִל
« Tu te souviendras de l’Éternel ton D-ieu, car c’est Lui qui te donne la force d’accomplir cette réussite » (Devarim 8, 18)

La réponse de la Torah n’est pas : tu ne possèdes aucune force. Elle reconnaît que l’homme travaille, décide et accomplit. Mais elle lui demande de se souvenir que sa capacité n’est pas auto-engendrée. Le Ramban souligne qu’Israël est capable de courage et d’action, mais que même la réussite accomplie par sa force demeure possible parce qu’Hachem lui a donné cette force (Ramban sur Devarim 8,18). La dépendance ne supprime donc pas l’action humaine. Elle lui retire seulement l’illusion d’être sa propre origine. 

La bénédiction rend visible ce que l’habitude efface

וְאָכַלְתָּ וְשָׂבָעְתָּ וּבֵרַכְתָּ אֶת ה׳ אֱלֹהֶיךָ
« Tu mangeras, tu seras rassasié et tu béniras l’Éternel ton Dieu » (Devarim 8, 10)

La Torah place l’obligation de bénir après la satiété. C’est précisément lorsque le besoin a disparu que la mémoire risque de disparaître avec lui. Le Rambam codifie ce verset comme la source de l’obligation positive de réciter la bénédiction après un repas rassasiant. (Rambam, Hilkhot Berakhot 1,1)

La bénédiction n’ajoute pas une formule religieuse à la nourriture. Elle transforme la satiété en connaissance. Le Ramban souligne qu’elle relie le repas à l’asservissement d’Égypte, à l’épreuve du désert et à la bonne terre. Israël reconnaît ainsi que le passage de la manne au pain cultivé appartient à une même alliance. (Ramban sur Devarim 8,10)

Le véritable contraire de « ma force et la puissance de ma main » n’est donc pas l’impuissance. C’est une puissance qui se reconnaît comme étant reçue. L’homme bâtit, cultive, protège et réussit, tout en sachant que la grandeur de sa main commence par la responsabilité de ce qu’il a reçu.

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