Pendant l’année, l’école, la Yéchiva, le séminaire, le travail, la synagogue et les horaires familiaux structurent largement la vie juive. Puis viennent les vacances. Les heures de coucher reculent, les écrans occupent davantage de place, les prières deviennent parfois plus difficiles à organiser et les adolescents réclament une liberté nouvelle. Les familles ont pourtant besoin de repos, de voyages et de respiration. Toute la question est donc de savoir comment changer de rythme sans perdre ses repères, et comment aider nos enfants à vivre leur liberté sans mettre leur relation à la Torah entre parenthèses.

Dans le monde des Yéchivote, cette période de vacances est appelée « Bein Hazemanim », littéralement entre les périodes. L’expression désigne l’intervalle séparant deux sessions régulières d’étude, notamment pendant les semaines d’été, autour de Pessa’h et après Yom Kippour jusqu’à la reprise du mois de ‘Hechvan. Par extension, elle est aujourd’hui fréquemment employée pour parler des vacances dans une grande partie du monde juif religieux.
Cette appellation contient déjà une idée essentielle. Il ne s’agit pas d’un temps extérieur à la Torah, mais d’un passage entre deux périodes d’étude structurée. Le cadre change, les horaires s’assouplissent et le mode de transmission se transforme, mais la responsabilité spirituelle, familiale et éducative ne disparaît pas.
Vacances juives : se reposer sans abandonner ses repères
Il faut d’abord sortir d’une confusion fréquente. Le repos n’est pas l’ennemi du travail divin (Avodat Hachem). Le Rambam enseigne que la préservation du corps fait partie des voies de Dieu, car un homme épuisé, affaibli ou déséquilibré ne peut ni étudier correctement, ni prier avec concentration, ni assumer pleinement ses responsabilités (Michné Torah, Hilkhot Deot 4, 1, pour la préservation de la santé).
Les vacances ne doivent donc pas être présentées comme une concession accordée à la faiblesse humaine. Elles peuvent être un temps légitime de récupération, de présence familiale et de rééquilibrage. Elles permettent aux parents et aux enfants de se retrouver autrement, de parler sans regarder constamment l’heure et de partager des expériences que le rythme de l’année rend plus difficiles.
Mais le repos n’est pas le vide. Le problème commence lorsque les horaires disparaissent totalement, que les repas se désorganisent, que le téléphone devient l’activité principale et que l’enfant ne sait plus ce qu’il attend de sa journée. Le repos rend des forces. L’oisiveté prolongée dissout les repères.
Sans l’école, que reste-t-il de la transmission juive ?
Les vacances révèlent parfois ce que l’année scolaire dissimulait. Un enfant prie parce que son école organise la tefilla. Il étudie parce qu’un professeur l’attend. Il respecte certaines règles parce que son environnement les soutient.

Lorsque ces structures disparaissent, une question devient inévitable : que reste-t-il de ce qui lui a été transmis ?
Il ne s’agit pas de juger les enfants, mais d’interroger notre manière d’éduquer. Avons-nous transmis une vie juive ou seulement un emploi du temps juif ? Avons-nous expliqué le sens des Mitsvote ou seulement veillé à leur exécution ? Nos enfants perçoivent-ils la Torah comme une présence capable d’accompagner un voyage, un repas, une promenade ou une conversation ?
La Torah ordonne d’en parler « lorsque tu demeureras dans ta maison et lorsque tu marcheras en chemin » (Devarim 6, 7).
La route n’est donc pas l’endroit où la transmission s’interrompt. Elle peut devenir l’endroit où elle change de forme.
L’oisiveté des enfants : quand les vacances perdent leur cadre
Les Pirkei Avot enseigne que l’étude de la Torah associée à une occupation éloigne de la faute. Cette Michna ne demande pas de remplir chaque minute. Elle rappelle qu’une existence sans direction devient rapidement vulnérable.
Pendant les vacances, le danger ne commence pas nécessairement par une transgression spectaculaire. Il commence souvent par un temps devenu informe. On se couche de plus en plus tard, le téléphone remplit chaque silence, les repas familiaux disparaissent et l’enfant ne construit plus sa journée, il la subit.
Le vide finit alors par être occupé par ce qui sollicite le plus facilement l’attention : les écrans, les sorties improvisées, les groupes mal connus ou la recherche permanente de sensations. L’enjeu éducatif n’est donc pas d’occuper chaque minute, mais de proposer un contenu plus fort que le vide.
Le téléphone peut absorber chaque seconde disponible. Le problème n’est pas toute utilisation numérique. Les écrans permettent d’apprendre, de communiquer, de créer et de maintenir des liens. Le danger apparaît lorsqu’ils remplacent le sommeil, la conversation familiale, l’activité physique, l’étude ou la prière.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir combien de temps un enfant passe devant un écran. Il faut également se demander ce que cet écran remplace. Des règles annoncées avant le départ, applicables aux enfants comme aux adultes, seront toujours mieux comprises qu’une interdiction improvisée au milieu d’un conflit.
Les mauvaises rencontres commencent parfois par l’ennui
Les fréquentations problématiques ne surgissent pas toujours par hasard. L’influence d’un groupe devient forte parce qu’elle répond à un besoin : être reconnu, sortir de l’ennui, appartenir à quelque chose, se sentir adulte ou échapper à une atmosphère familiale devenue trop tendue.
Le Rambam écrit que l’homme est naturellement influencé par les opinions et les actes de ses compagnons. La protection ne consiste donc pas à répéter aux jeunes de se méfier de tout le monde. Elle consiste à connaître leurs amis, à savoir où ils vont, à fixer une heure de retour et à maintenir un dialogue suffisamment solide pour que les questions parentales ne soient pas vécues comme un interrogatoire.
Les vacances n’ont pas vocation à reproduire exactement l’année scolaire. Elles ont néanmoins besoin de quelques points fixes : une heure de lever raisonnable, un temps identifié pour la tefilla, une étude courte mais régulière, des repas familiaux sans téléphone, des règles claires concernant la cacherout et le Chabbat, des horaires définis pour les sorties et une responsabilité confiée à chaque enfant.
Ces repères ne sont pas tous des obligations halakhiques. Ils constituent un cadre éducatif. Leur fonction n’est pas de supprimer la liberté, mais d’empêcher que la journée se transforme en une matière informe entièrement livrée aux sollicitations extérieures.
Transmettre la Torah autrement pendant les vacances
La période appelée Bein Hazemanim peut devenir un véritable laboratoire éducatif. Pendant l’année, la Torah est souvent transmise de manière verticale : le professeur enseigne, l’élève écoute, apprend puis restitue. Pendant les vacances, la transmission peut retrouver un langage plus naturel.
Une courte étude avant une sortie, la préparation du Chabbat en famille, la découverte de l’histoire juive d’une ville, la visite d’une ancienne synagogue ou une conversation pendant un trajet peuvent devenir de véritables moments de transmission.
« Éduque le jeune selon sa voie », enseigne Michlei (Michlei 22, 6).
Pour les plus jeunes, la transmission passe par le jeu et la responsabilité. Pour les adolescents, elle doit intégrer la confiance, la discussion et une part réelle de décision. La Torah ne devient pas plus faible lorsqu’elle change de langage. Elle devient plus intérieure.
L’exemple des parents, premier repère des enfants
Il est difficile d’exiger des enfants qu’ils limitent leur téléphone lorsque les adultes consultent le leur durant chaque repas. Il est tout aussi difficile de réclamer une tefilla sérieuse si les parents donnent l’impression que tout devient facultatif dès que la famille quitte son domicile.
Les enfants observent moins les discours que les comportements. Ils regardent si leurs parents organisent la cacherout sans nervosité, préparent le Chabbat avec sérieux, étudient quelques minutes et respectent eux-mêmes les règles qu’ils imposent. La transmission passe d’abord par ce que les parents incarnent lorsque les structures extérieures disparaissent.
Les règles importantes doivent être établies avant le voyage. Lorsque la discussion commence au moment précis où l’adolescent veut sortir, chacun parle sous la pression et le conflit devient presque inévitable. Il faut distinguer les principes non négociables, comme la sécurité, la cacherout, le Chabbat, l’heure de retour et l’obligation de rester joignable, des éléments pouvant être discutés, comme la fréquence des sorties, le temps d’écran ou le choix des activités.

Il faut également définir les espaces d’autonomie que les parents acceptent réellement de confier. Un adolescent auquel on ne laisse aucune décision n’apprend pas à décider. Mais une liberté sans limites ne produit pas nécessairement l’autonomie. Elle peut simplement livrer le jeune aux influences les plus fortes du moment.
L’objectif est de passer progressivement d’une autorité extérieure à une conscience intérieure.
Dix décisions pour préparer des vacances juives en famille
Avant de fermer les valises, une famille devrait pouvoir répondre à dix questions : la destination permet-elle de respecter correctement la cacherout et le Chabbat ? Où pourra-t-on prier ? Quel temps d’étude réaliste conserverons-nous ? Quelles seront les règles concernant les téléphones ?
Quels seront les horaires de lever et de coucher ? Quelles sorties seront permises ? Comment connaîtrons-nous les amis et les lieux fréquentés ? Quelle responsabilité chaque enfant recevra-t-il ? Quelle activité familiale préserverons-nous ? Avec quel projet voulons-nous revenir ?
La réussite des vacances ne se mesure pas seulement aux lieux visités ou aux photographies publiées. Elle se mesure aussi à la capacité d’une famille à revenir reposée sans être intérieurement dispersée.
Les vacances ne doivent pas constituer une copie affaiblie de l’année scolaire. Elles peuvent permettre une autre rencontre avec la Torah, moins institutionnelle, plus familiale, plus libre et parfois plus profonde.
Le véritable enjeu n’est pas de surveiller chaque minute. Il est d’aider l’enfant à comprendre que sa relation aux Mitsvote ne dépend ni d’une salle de classe, ni d’un uniforme, ni du regard d’un professeur.
La Torah ne reste pas à la maison lorsque la famille part en vacances. Elle prend la route avec elle.