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Pensée juive Torah & Société

Torah et société : éclairages juifs sur la justice, la solidarité, l’éducation, la famille, le travail, la technologie et la responsabilité.

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Quand les nations du monde oublient les Juifs

L’antisémitisme ne s’exprime pas toujours par une haine ouverte. Il peut emprunter le langage de la raison, du progrès et même des droits humains. Son mécanisme le plus troublant apparaît lorsqu’une société continue de défendre l’humanité en général, tout en refusant aux Juifs concrets le droit d’exister selon leur histoire et leur singularité. De Pharaon au Rav Soloveitchik, la Torah permet de comprendre cette étrange défaillance de l’universel.

Quand les nations du monde oublient les Juifs
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L’antisémitisme commence par retirer au Juif son visage

Une société ne devient pas nécessairement antisémite lorsqu’elle renonce officiellement à l’humanisme. Elle peut continuer à célébrer la dignité, la justice et l’égalité, tout en créant une exception juive à ses propres principes.

Le Juif cesse alors d’être une personne singulière. Il devient le représentant supposé d’une puissance, d’une finance, d’une religion, d’un gouvernement ou d’un conflit. Ses convictions personnelles ne comptent plus. Sa seule appartenance suffit à le rendre comptable des actes réels ou imaginaires de millions d’autres personnes.

Ce mécanisme n’est pas théorique. Dans l’enquête publiée en 2024 par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, réalisée auprès de près de 8 000 Juifs de treize pays entre janvier et juin 2023, donc avant le 7 octobre, 75 % des répondants déclaraient être tenus responsables, au moins occasionnellement, des actions du gouvernement israélien parce qu’ils étaient juifs. 

Le problème ne réside pas dans la critique d’Israël, aussi sévère soit-elle. Il commence lorsqu’un individu juif perd son droit à l’individualité. L’humanisme affirme que nul ne doit être réduit à son origine. L’antisémitisme réintroduit précisément cette réduction lorsqu’il s’agit des Juifs.

Pharaon ou la fabrication politique d’un peuple

Le récit de la paracha Chemot ne décrit pas encore l’antisémitisme moderne. Il expose néanmoins une mécanique politique qui traversera l’Histoire.

Pharaon ne commence pas par dire qu’il déteste les Hébreux. Il formule un diagnostic prétendument rationnel :
« Voici que le peuple des enfants d’Israël est plus nombreux et plus puissant que nous. »
Il ajoute ensuite : « הָבָה נִתְחַכְּמָה לוֹ »,
« Agissons avec sagesse à son égard » (Chemot 1, 9-10).

Le mot est saisissant. L’oppression entre dans l’Histoire sous le signe de l’intelligence politique. Pharaon transforme une présence démographique en menace, imagine une alliance future avec un ennemi et présente la persécution comme une mesure de prudence nationale.

Manifestations propalestiniens dans les rues de l'Europe.

Le récit montre ainsi comment la haine peut naître d’un raisonnement apparemment méthodique. Une population devient une catégorie. La catégorie devient un risque. Le risque supposé autorise l’exception juridique. L’exception prépare enfin la violence.

L’antisémitisme ne demande donc pas toujours à la société de renoncer à la raison. Il lui propose une fausse rationalité dans laquelle toute information concernant les Juifs confirme d’avance le soupçon porté contre eux. Cette mécanique rejoint une autre interrogation sur l’antisémitisme et l’existence d’Israël.

Quand l’érudition offre un vocabulaire au préjugé

L’instruction et la culture ne constituent pas des protections automatiques contre l’antisémitisme. Elles peuvent même lui fournir des formulations plus respectables.

Dans l’Allemagne nazie, la propagande grossière ne fut pas le seul moyen de diffusion de la haine.
Le Musée mémorial de la Shoah des États-Unis rappelle que des universitaires et des responsables religieux intégrèrent des thèmes antisémites à leurs enseignements et à leurs sermons, leur conférant ainsi une légitimité intellectuelle auprès de publics rebutés par les caricatures vulgaires. En mai 1933, des étudiants organisèrent des autodafés dans plus de vingt villes universitaires allemandes.

Cette histoire impose une distinction essentielle : l’intelligence permet d’élaborer des arguments, mais elle ne garantit pas la droiture de leur finalité. Une érudition privée d’exigence morale peut rationaliser ce qu’un préjugé plus rudimentaire se contente d’affirmer.

Le véritable contraire de l’antisémitisme n’est donc pas seulement la connaissance. C’est une connaissance capable de soumettre ses propres catégories à l’examen moral.

L’émancipation et la tentation d’un humanisme conditionnel

En décembre 1789, Clermont-Tonnerre défendit l’accès des Juifs à la citoyenneté par une formule devenue célèbre : Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus.

La phrase était prononcée en faveur de leur émancipation. Il serait donc historiquement faux d’en faire une déclaration antisémite. Elle révèle néanmoins une tension durable de l’universalisme moderne : le Juif peut être pleinement accepté comme individu, mais son appartenance collective demeure suspecte.

L’égalité devient alors conditionnelle. Le Juif est admis à condition que le judaïsme se transforme en conviction privée, sans mémoire nationale, sans solidarité historique et sans conséquence dans l’espace public.

Cette logique produit un paradoxe. La société demande aux Juifs de prouver leur humanité en renonçant à une partie de ce qui structure leur existence. Elle prétend les libérer de leur différence, mais reconnaît imparfaitement leur liberté d’être différents.

L’événement du mont Sinaï rend-il Israël responsable de la haine qu’il subit ?

Le traité Chabbat (89a) rapproche le nom Sinaï du mot sina, la haine. Le mont porterait ce nom parce qu’une haine y serait descendue sur les nations. La formulation a reçu différentes interprétations et ne doit pas être transformée en slogan selon lequel toute personne non juive détesterait nécessairement Israël.

Sinaï introduit dans l’Histoire une parole qui limite le pouvoir humain. Il affirme que la force ne crée pas le droit, que le souverain demeure lui-même jugé et que l’homme n’est jamais propriétaire absolu de l’autre. Cette exigence peut rencontrer une résistance, mais elle ne rend pas Israël coupable de cette résistance.

La Torah ne demande pas au Juif de choisir entre particularité et humanité. L’alliance particulière impose au contraire une responsabilité. Le traité Guittin (61a) ordonne de soutenir les pauvres non juifs avec les pauvres juifs, de visiter leurs malades et d’enterrer leurs morts, pour les voies de la paix.

L’universalité de la Torah ne consiste donc pas à effacer les appartenances. Il oblige une communauté fidèle à son alliance à reconnaître la dignité de celui qui ne partage pas cette alliance.

L’antisémitisme moderne emprunte le langage de chaque époque

Le Rav Jonathan Sacks comparait l’antisémitisme à un virus qui survit en changeant de forme. Lorsque la religion constituait l’autorité suprême, la haine se justifiait théologiquement. Lorsque la science acquit ce prestige, elle emprunta le langage de la race. À l’époque des droits humains, elle peut se présenter comme défense absolue de la justice.

Rav Jonathan Sacks devant des drapeaux israéliens.

Cela ne signifie évidemment pas que la défense des droits humains ou la critique d’Israël soient antisémites. Le basculement apparaît lorsque les principes cessent d’être appliqués avec cohérence : lorsque tous les peuples disposent d’une histoire, sauf les Juifs ; lorsque toutes les identités doivent être écoutées, sauf l’identité juive ; lorsque tout civil doit être distingué de son gouvernement, sauf le Juif vivant à Paris, Londres ou Montréal.

Le Rav Sacks permet ainsi de comprendre pourquoi l’antisémitisme peut être contradictoire sans perdre son efficacité. Il ne cherche pas une vérité sur les Juifs. Il cherche le langage moral qui permettra de les placer hors du cercle de la protection commune.

Ne pas laisser la haine définir Israël

Dans son œuvre Kol Dodi Dofek, le Rav Yossef Dov Soloveitchik distingue l’alliance du sort, conclue en Égypte, de l’alliance de la destinée, révélée au Sinaï.

Le sort est ce que l’Histoire impose aux Juifs. L’antisémite ne distingue pas le croyant de l’assimilé, l’homme de gauche de celui de droite, le Juif attaché à Israël de celui qui critique son gouvernement. La persécution crée ainsi, de l’extérieur, une communauté de vulnérabilité.

Mais une identité uniquement construite contre la haine demeure prisonnière de celui qui la hait. L’alliance de la destinée commence lorsque le peuple juif choisit ce qu’il veut porter dans l’Histoire : la Torah, la responsabilité, l’étude, la justice et la sanctification de la vie.

L’enjeu n’est donc pas seulement de demander pourquoi certaines sociétés deviennent antisémites. Il est de comprendre pourquoi leur humanisme cesse parfois de fonctionner lorsqu’il rencontre un Juif qui refuse de devenir une abstraction ou de disparaître comme peuple.

On ne défend pas les Juifs parce qu’ils seraient irréprochables. Un droit qui dépend de la perfection morale de celui qui le possède n’est déjà plus un droit. La véritable épreuve de l’humanisme commence lorsqu’il reconnaît dans le visage particulier du Juif la même dignité qu’il proclame pour l’humanité entière.

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