Fin août 2026, une controverse américaine a condensé en quelques phrases un problème beaucoup plus ancien. Lors d’une diffusion en direct, Hasan Piker a affirmé que si les Juifs américains continuaient à se présenter comme principalement attachés à Israël, quelqu’un finirait par agir non contre Israël, mais contre les Juifs américains. Il a ensuite défendu cette déclaration comme un avertissement sur les conséquences de cette identification. Il présentait ses propos comme un avertissement.
Hakeem Jeffries a qualifié ces propos de “dangereux, malveillants et antisémites”, estimant qu’aucune position politique ne peut justifier que des Juifs soient menacés en raison de leur identité.
La question intéressante dépasse Piker : comment une société en vient-elle à expliquer une haine ancienne par le comportement actuel de ceux qui la subissent ?
La paracha Haazinou donne une méthode étonnamment précise pour répondre :
« זְכֹר יְמוֹת עוֹלָם בִּינוּ שְׁנוֹת דֹּר וָדֹר »
« Souviens-toi des jours anciens, comprends les années de génération en génération » (Devarim 32, 7).
Moché ne demande pas seulement à Israël de connaître son histoire. Il lui demande de s’en servir pour ne pas se tromper sur les causes du présent.
La Chira de Haazinou, témoin destiné aux générations futures
Un témoin devient nécessaire lorsque les faits risquent d’être réinterprétés. On peut alors lire Haazinou comme une protection contre une mémoire qui conserverait les événements tout en perdant leur sens.
À la fin de Vayelekh, D-ieu ordonne à Moché :
« כִּתְבוּ לָכֶם אֶת הַשִּׁירָה הַזֹּאת... לְמַעַן תִּהְיֶה לִּי הַשִּׁירָה הַזֹּאת לְעֵד »
« Écrivez cette Chira... afin qu’elle soit pour Moi comme témoin parmi les enfants d’Israël » (Devarim 31, 19).
Rachi précise qu’il s’agit de Haazinou. Le texte est donc conçu comme un témoin destiné au futur.
Pourquoi aurait-on besoin d’un témoin ? Parce qu’un jour viendra où les événements seront encore connus, mais leur signification ne le sera plus.
C’est précisément ce qui distingue mémoire et conscience historique.
On peut connaître Auschwitz, les Croisades, les expulsions, les accusations de meurtre rituel et les pogroms, tout en interprétant chaque nouvel épisode de haine comme s’il était apparu hier matin.
La paracha Haazinou refuse cette lecture du présent sans profondeur.
« Demande à ton père » Le verset poursuit :
« שְׁאַל אָבִיךָ וְיַגֵּדְךָ זְקֵנֶיךָ וְיֹאמְרוּ לָךְ »
« Interroge ton père, il te racontera ; tes anciens, ils te le diront » (Devarim 32, 7).
Rachi explique que ton père désigne ici les prophètes et tes anciens les Sages. Autrement dit, il ne suffit pas d’accumuler des faits. Il faut recevoir une grille capable de relier les générations.
Le Rav Samson Raphaël Hirsch comprend l’expression comme une invitation à examiner les transformations propres à chaque génération et à replacer l’histoire d’Israël dans le développement général de l’humanité.

C’est exactement ce qui manque lorsqu’on prétend expliquer l’antisémitisme contemporain uniquement par Israël. L’État d’Israël existe depuis 1948.
L’antisémitisme, lui, précède de très loin le sionisme moderne. Le United States Holocaust Memorial Museum rappelle que les préjugés et persécutions antijuives sont enracinés dans l’histoire européenne depuis l’Antiquité et le christianisme ancien, puis ont changé de formes au fil des siècles : religieuses, économiques, nationalistes, raciales ou conspirationnistes. Cela ne signifie pas que toute critique d’Israël soit antisémite.
Cela signifie qu’on ne peut pas sérieusement expliquer une structure pluriséculaire uniquement par les comportements d’un État né au XXe siècle.
La haine change d’argument plus facilement que de structure
Voilà peut-être l’apport le plus dérangeant de Haazinou. « בִּינוּ שְׁנוֹת דֹּר וָדֹר » : comprenez les générations.
Certaines lectures, reprises notamment à partir de Rav Hirsch, entendent également dans le mot chénote l’idée de changement : comprendre les différences et transformations propres à chaque époque.
L’histoire de l’antisémitisme montre de manière precise cette capacité d’adaptation.
Le Juif a pu être accusé d’être trop religieux, puis trop cosmopolite ; incapable de s’intégrer, puis secrètement dominant ; capitaliste pour les uns, révolutionnaire pour les autres ; sans patrie hier, suspect d’être trop attaché à Israël aujourd’hui. Les accusations se contredisent. La fonction qu’elles remplissent peut pourtant demeurer.
C’est pourquoi l’histoire est indispensable. Elle empêche de prendre le dernier vocabulaire d’une haine pour son origine véritable.
Critiquer Israël sans rendre les Juifs responsables de la haine
Il serait cependant trop facile d’utiliser l’histoire pour neutraliser toute critique présente.
Israël existe. Il possède une armée, un gouvernement et une politique. Ses décisions ont des conséquences réelles. Certaines peuvent légitimement être contestées.
De même, des institutions juives américaines choisissent parfois de défendre Israël. Elles doivent pouvoir être critiquées pour leurs positions comme n’importe quelle institution politique ou communautaire. Mais une frontière demeure.
Dire : je considère cette position politique mauvaise relève du débat.
Dire : si les Juifs défendent cette position, ils doivent comprendre que la violence puisse se retourner contre eux déplace la responsabilité de l’agresseur vers sa cible.
C’est cette inversion que la profondeur historique rend immédiatement visible.
La Paracha Haazinou refuse d’ailleurs de transformer Israël en victime éternellement innocente. Quelques versets plus loin :
« וַיִּשְׁמַן יְשֻׁרוּן וַיִּבְעָט »
« Yéchouroune s’engraissa et rua » (Devarim 32, 15).
Le Sforno vise ici jusqu’aux hommes de réflexion et aux détenteurs de la Torah. Lorsqu’ils se tournent vers les plaisirs matériels, leur intelligence perd la capacité de discerner les vérités les plus fines ; leur dégradation finit alors par entraîner le reste du peuple » (Sforno sur Devarim 32, 15).
C’est beaucoup plus exigeant que de crier « antisémitisme » devant toute critique. Et beaucoup plus sérieux que d’expliquer l’antisémitisme par le seul comportement des Juifs.
Cette paracha nous demande autre chose : avant d’expliquer le présent, remontez suffisamment loin. Car lorsqu’une société oublie l’histoire d’une haine, elle finit souvent par prendre son dernier prétexte pour sa première cause. Et c’est peut-être cela, aujourd’hui, que signifie réellement :
« זְכֹר יְמוֹת עוֹלָם ».
Souviens-toi des jours anciens.
Non pour vivre dans le passé. Mais pour ne pas mentir sur le présent.
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