
Miracle ou Nature
Qu’il s’agisse de la stérilité biologique d'Avraham et de Sarah, de la cécité précoce d'Its'hak, du boitement permanente de Ya'acov après son combat nocturne avec l'ange, ou encore de la difficulté d'élocution de Moïse, nous faisons face à une dissonance systématique. Ces hommes et ces femmes, censés incarner la force et la direction d'Israël, portent dans leur corps même le signe d'un manque.
Le principe fondamental posé par le Maharal de Prague (Guévourote Hachem Chapitre 2 et 12) est que la nature est une prison de causalité. C'est-à-dire que ce qui naît de la nature meurt avec la nature. Pour que le peuple d'Israël soit éternel, son origine doit être ancrée au-delà des lois biologiques.
Selon le Maharal, la nature (Téva') se définit par sa régularité et sa répétitivité. Le terme hébreu Téva' (טבע) possède la même racine que le mot signifiant immergé ou imprimé, ce qui indique que la réalité matérielle est comme enfoncée dans des lois fixes.
La stérilité d'Avraham et Sarah
Notre matriarche n'était pas simplement stérile, elle était, selon le Midrache, sans matrice utérine. Cela ne signifie pas seulement une incapacité fonctionnelle, mais une absence structurelle. Dire que Sarah était sans matrice (איילונית) signifie que, physiologiquement, la possibilité même de concevoir n'existait pas dans son code biologique.
Pour eux ce n'est pas le corps qui transmet la vie, c'est l'esprit qui crée une nouvelle existence à partir d'une création Ex-Nihilo. Si le peuple juif était né d'un processus naturel, il serait soumis au cycle des civilisations (naissance, apogée, déclin, mort).
En naissant de deux êtres dont la capacité reproductive était inexistante, Israël devient une nation dont l'existence même est un miracle renouvelé. Le Maharal de Prague utilise cet argument pour démontrer que la naissance d'Its'hak n'est pas une guérison d'une maladie, mais une nouvelle création. Si Sarah avait eu une matrice mais qu'elle avait été simplement stérile, on aurait pu dire que D-ieu a réparé la nature.
L'infirmité de nos ancêtres est la preuve que le Juif n'est pas un produit de la nature, mais un projet de D-ieu. En brisant la logique de la reproduction, D-ieu fonde une nation sur la logique de la Providence (השגחה).
Le Rav Jonathan Sacks expliquait que la stérilité des patriarches est le premier acte de la résistance juive. C’est l’idée que rien n’est déterminé, ni la biologie, ni l’économie, ni la politique ne sont le dernier mot de l’Histoire. En surmontant la stérilité, Avraham Avinou et Sarah Iménou enseignent au monde que la volonté humaine connectée au Divin peut réécrire le code de la réalité.
Ichma'ël et 'Essav plus proches de la nature
A ce stade ci, il y a lieu de savoir pourquoi Ichmaël et 'Essav ne sont-ils pas aussi le produit du audelà de la nature puisqu'ils sont aussi procréés par ces hommes et femmes prestigieux?
C'est ici que réside une distinction cruciale. Bien qu'engendrés par des géants spirituels, le processus de leur naissance diffère.
Ichma'ël est né d'Avraham avant que celui-ci ne subisse le changement métaphysique de la circoncision (Brite Mila) et alors qu'il était encore soumis aux lois de la nature (via Agar mère d'Ishma'ël). Il représente la force de la nature dans toute sa puissance sauvage (פרא אדם).
Agar, la mère d'Ichma'ël, incarne cette dimension de nature. Elle vient d'Égypte, terre qui, dans la métaphysique juive, représente le paroxysme de la matérialité et de l'enfermement dans la nature. Ichma'ël naît d'une union où la biologie commande et est donc la suite d'Avraham, une persistance de son état de créature soumise aux lois physiques.
C'est ici que la distinction devient brutale. Ichma'ël est né avant la Brite Mila, il appartient au monde d'en bas. Itsh'ak naîtra après, d'un corps transformé qui n'est plus régi par la probabilité biologique.
C'est la différence entre un enfant qui est le résultat d'un engrenage naturel et un enfant qui est une volonté pure de D-ieu.
'Essav quand à lui, bien que né d'Its'hak et Rivka, il représente le résidu matériel. Le Rav Moché Shapira expliquait que pour extraire l'or pur (Ya'acov), il faut nécessairement évacuer les scories ('Essav). Le miracle de la naissance d'Its'hak ou de Ya'acov sert à créer un réceptacle pour la sainteté.
'Essav, lui, choisit de réinvestir ses forces dans la nature (la chasse, le sang, le monde présent). Cela souligne la distinction fondamentale entre le potentiel (le bagage spirituel reçu à la naissance) et la réalisation (ce que l'on fait de sa vie).
Moché Rabbénou: la voix du silence
Concernant le handicap de Moché Rabbénou (bouche pesante, bègue), le Rav Moché Shapira explique que la Torah est la sagesse qui préexiste au monde. Pour qu’elle puisse être prononcée par une bouche humaine, il fallait que cette bouche ne soit pas parfaite selon les critères de ce monde matérialiste et fini.
Le handicap d'élocution de Moché servait de garantie quant à l'origine de la Torah. Il prouve que le message ne vient pas de lui. Si Moché avait été un orateur talentueux et charismatique, on aurait pu attribuer la puissance de son discours à son propre génie rhétorique ou à ses capacités intellectuelles humaines. La fluidité de sa parole aurait été la preuve de son talent humain. Or, la Torah doit être perçue comme une parole Ex-Nihilo, une irruption de l'infini dans le fini.
Pour le Rav le bégaiement de Moché est une brèche par laquelle le souffle pur de D-ieu s'engouffre. Le bégaiement de Moché est l'argument ultime contre les Apikorsim (renégats sceptiques) qui verraient dans la Torah une invention humaine brillante.
L'analyse de Rav Moché Shapira concernant Moché Rabbénou appelé l'homme de D-ieu (Ich HaElo-kim) est ingénieuse. Pour que la parole de D-ieu soit transmise sans distorsion, il fallait que la parole humaine de Moché soit brisée. Cela symbolise la difficulté de faire passer l'Infini (la Torah) dans le fini (le langage humain).
Le Rav Sacks opère une distinction entre l'autorité de la personnalité (propre aux nations comme chez les Grecs) et la force de la parole. En choisissant un homme à la parole entravée, D-ieu déplace le centre de gravité. C'est-à-dire que l'autorité ne réside plus dans le charisme de l'orateur, mais dans la vérité de ce qu'il énonce.
Le bégaiement de Moché est une sécurité métaphysique qui empêche le peuple de tomber dans l'idolâtrie de l'homme.
Une réponse aux nations et à la philosophie moderne
Pour le monde moderne, la limite et le handicap sont une insulte à l'autonomie humaine. Pour le judaïsme, elle est une protection, ainsi l'infirmité brise le narcissisme et l'égoïsme du leader. En ne coïncidant pas avec l'image du héros parfait, nos ancêtres étaient contraints à une conscience permanente de leur finitude.
Cette imperfection empêche l'homme de se prendre pour D-ieu (comme l'ont fait certains fondateurs des autres religions) et maintient ouverte la porte de la dépendance envers le Créateur avec une foi inébranlable (Emouna). D-ieu réside plus volontiers dans ce qui est humble et fragmenté que dans ce qui est plein de soi-même. C'est ce que nos Sages appellent le vase brisé (כלי שבור).
Le judaïsme affirme que la dignité humaine ne réside pas dans ce que le corps peut faire, mais dans ce que l'âme laisse passer. Moché, malgré son bégaiement, a transmis le concept de l'Éternité. Sa valeur ne résidait pas dans sa capacité à bien parler, mais dans celle à se laisser traverser par la Parole.
Il est clair que nos ancêtres, fondateurs et dirigeants de notre peuple, sont des entités métaphysiques car leur existence même est un défi à la logique. Ils étaient des canaux transmetteurs pour les générations à venir. Israël est représenté par ces limites car elles décrivent son mode d'existence unique et sa singularité parmi les nations. Chaque infirmité de nos ancêtres est le miroir d'une caractéristique de l'histoire juive.
Le peuple juif est représenté par ces hommes parce qu'Il est le bègue des nations (on ne saisi pas son message), le boiteux de l'histoire (toujours persécuté mais toujours debout) et le stérile (Israël est la nation qui, selon les lois de l'histoire et de la sociologie, ne devrait pas exister).
Tout comme un couple sans matrice utérine ne peut enfanter, un peuple dispersé, sans terre et persécuté pendant deux millénaires ne devrait pas survivre. D-ieu a choisi des hommes inaptes selon les standards mondains pour montrer que la véritable force est intérieure. C'est un message d'espoir universel, la limite physique n'est jamais une limite spirituelle.
Comme l'enseignait le Rav Dessler, le monde est un voile. Les handicaps des Justes sont des déchirures dans ce voile, nous permettant d'apercevoir la main de D-ieu qui dirige l'histoire.