Deux puissants projecteurs éclairent la rue Arkhipova. Ils ne sont pas là pour embellir la fête. Leur lumière crue doit permettre de voir les visages, peut-être de les photographier et, surtout, de rappeler à chacun qu’il est surveillé.
Nous sommes le soir du 18 octobre 1965, devant la grande synagogue chorale de Moscou. Les autorités soviétiques savent que des Juifs viendront célébrer Sim’hat Torah. Elles espèrent que la surveillance, les agents mêlés à la foule et la peur des conséquences professionnelles décourageront les plus jeunes. Pourtant, à mesure que la nuit tombe, ils arrivent par milliers.
Ils viennent chanter, danser et affirmer publiquement une identité juive que le régime s’efforce depuis des décennies d’effacer. Parmi eux se trouve un journaliste venu de l’étranger : Élie Wiesel. Ce qu’il découvre ce soir-là bouleversera sa perception du judaïsme soviétique.

Une communauté privée de transmission
Dans l’Union soviétique des années 1960, l’existence d’une population juive est officiellement reconnue, mais les moyens de transmettre le judaïsme ont presque entièrement disparu.
Il n’existe pratiquement plus d’écoles juives, de yéchivot ni de structures permettant aux jeunes d’apprendre la Torah. Les synagogues encore ouvertes sont étroitement surveillées. L’enseignement de l’hébreu et les activités religieuses organisées en dehors des lieux autorisés peuvent attirer l’attention de la police politique.
Le pouvoir soviétique en tire une conclusion commode : si les jeunes ne fréquentent pas régulièrement les synagogues, c’est qu’ils ne s’intéressent plus au judaïsme. La disparition progressive de la vie juive serait donc naturelle et non le résultat d’une politique de répression.
Au cours de son voyage, Élie Wiesel rencontre des Juifs âgés qui partagent cette inquiétude. Ils craignent que leurs enfants et petits-enfants, privés de toute éducation religieuse, soient définitivement perdus pour le peuple juif. Sim’hat Torah va apporter une réponse inattendue.
« D’où venaient-ils tous ? »
Lorsque Wiesel arrive rue Arkhipova, il découvre une foule qu’aucune organisation officielle n’a convoquée. Les jeunes ne disposent ni d’un mouvement communautaire reconnu, ni d’un journal juif libre, ni de moyens normaux pour annoncer le rassemblement. Beaucoup ne connaissent que très peu les prières et les coutumes de la fête. Certains ne fréquentent la synagogue qu’une fois par an. Pourtant, ils savent que Sim’hat Torah est le soir où les Juifs se retrouvent, sortent les Sifré Torah de l’Arche sainte et dansent avec eux.
Les estimations varient. Wiesel évoque des dizaines de milliers de jeunes dans les rues voisines. L’ambassadeur d’Israël Katriel Katz, également présent à Moscou à cette époque, parle d’au moins 5 000 hommes et femmes. L’année précédente, une dépêche de la Jewish Telegraphic Agency avait évalué à environ 15 000 le nombre de jeunes réunis devant la synagogue.
Ces différences sont compréhensibles : la foule déborde dans les rues et aucune institution indépendante ne peut effectuer de comptage précis. Mais tous les témoignages concordent sur l’essentiel : plusieurs milliers de Juifs, dont une majorité de jeunes, sont venus célébrer ouvertement Sim’hat Torah.
Plus de deux mille personnes dans la synagogue
À l’intérieur, la grande salle est déjà comble. Wiesel estime que plus de 2 000 personnes s’y pressent. Les tribunes débordent et des parents ont amené leurs enfants afin qu’ils voient, peut-être pour la première fois, comment des Juifs se réjouissent avec la Torah.
Les hakafot, les processions effectuées avec les Sifré Torah autour de la bima, commencent. Des hommes qui n’ont pas chanté depuis des mois élèvent la voix. D’autres embrassent un rouleau de la Torah qu’ils n’avaient peut-être pas approché depuis l’année précédente.
Des grands-pères prennent leurs petits-enfants sur leurs épaules. Les enfants ne comprennent pas nécessairement ce qui se déroule autour d’eux, mais les adultes veulent qu’ils regardent et qu’ils gardent cette scène en mémoire. Les chants se mêlent. Certains entonnent Hevenou Chalom Aleikhem, d’autres Hava Naguila. Des mélodies religieuses plus anciennes répondent aux chants hébraïques venus d’Israël. Ce qui aurait pu devenir un mélange confus se transforme en une seule voix.

Une Torah portée comme un trésor retrouvé
Élie Wiesel reçoit lui-même un Séfer Torah. Il tente d’avancer avec le cortège, mais la foule se resserre autour de lui. Chacun veut approcher le rouleau, le toucher ou l’embrasser.
Les visages ne sont plus dissimulés. Des vieillards, des ouvriers, des jeunes filles et des enfants se pressent autour de la Torah. Certains murmurent à Wiesel qu’ils ont un frère en Israël, une sœur à Jérusalem ou un parent à Haïfa. Ils ne donnent souvent aucun nom, par prudence. Il leur suffit de lui faire comprendre qu’une partie de leur famille vit sur la terre d’Israël.
Un ouvrier s’approche discrètement de lui. Il lui annonce qu’il veut lui confier quelque chose que personne ne doit entendre, puis lui fredonne à l’oreille la première strophe de Hatikva. Il disparaît ensuite dans la foule, le visage illuminé par ce minuscule acte de défi. Les mots sont murmurés, mais la victoire intérieure est immense.
La fête continue dans la rue
Après plusieurs hakafot, Wiesel sort de la synagogue. Quelques agents le suivent. Dehors, la rue Arkhipova est devenue méconnaissable. Des milliers de jeunes chantent et dansent sous les projecteurs installés pour les intimider. Ils exécutent la hora, se prennent par les épaules et reprennent des chants en hébreu et en yiddish. La célébration se prolonge jusque tard dans la nuit.
La police observe, photographie peut-être, mais n’interrompt pas le rassemblement. Une intervention brutale devant des visiteurs étrangers risquerait de révéler au monde ce que le régime préfère nier : l’identité juive n’a pas disparu.
Cette jeunesse n’a pas nécessairement retrouvé toutes les connaissances qui lui ont été retirées. Elle ne sait pas toujours comment prier ni comment accomplir les mitsvot. Mais elle sait qu’elle veut être avec d’autres Juifs.
Wiesel comprend alors que les jeunes ne viennent pas à la synagogue faute d’un autre lieu de rencontre. Moscou possède des universités, des clubs et de nombreux espaces où ils pourraient se retrouver sans danger. S’ils choisissent précisément la synagogue et Sim’hat Torah, c’est parce qu’ils cherchent ce qu’aucun autre endroit ne peut leur offrir : la possibilité d’appartenir publiquement au peuple juif.
Une seule nuit pour attendre l’année suivante
Pour beaucoup de participants, cette célébration restera leur unique manifestation publique de judaïsme pendant toute l’année. Ils retourneront ensuite à leurs études, à leur usine ou à leur bureau. Ils reprendront une vie dans laquelle une fréquentation régulière de la synagogue peut nuire à une carrière et où l’enseignement de la Torah doit souvent rester clandestin. Mais cette soirée leur donne la force d’attendre la suivante.
Sim’hat Torah possède ici une signification particulière. La fête marque l’achèvement de la lecture annuelle de la Torah et son recommencement immédiat avec Béréchit. On ne termine jamais véritablement la Torah : lorsqu’un cycle s’achève, un autre commence.
La jeunesse juive de Moscou semble vivre le même mouvement. Le régime considère l’histoire juive en Union soviétique comme presque achevée. Or, dans les rues entourant la synagogue, une nouvelle génération décide de recommencer. Comme le rappelle la présentation de Sim’hat Torah sur Univers Torah, les sept hakafot expriment une joie qui ne repose pas seulement sur l’étude accomplie. On danse avec le Séfer Torah fermé, parce que cette joie appartient également à celui qui ne sait pas encore l’ouvrir.
À Moscou, en 1965, cette idée prend une dimension saisissante. Beaucoup de jeunes connaissent peu la Torah, mais ils dansent parce qu’ils savent qu’elle leur appartient et qu’ils lui appartiennent.

Le témoignage qui brisa le silence
Après son voyage, Élie Wiesel publie son témoignage dans la presse, puis dans son livre Les Juifs du silence, paru en 1966. Il y raconte la solitude des Juifs soviétiques, mais aussi cette extraordinaire soirée de Sim’hat Torah. Devant la foule de Moscou, il écrit en substance qu’il n’avait jamais imaginé pouvoir être saisi avec une telle force par la joie d’une fête. Une phrase résume son émerveillement :
« Celui qui n’a pas vu Sim’hat Torah à Moscou n’a jamais vu la joie. »
La formule rappelle celle de la Michna à propos des réjouissances de Souccot au Temple. Mais, à Moscou, cette joie n’est pas organisée par une communauté libre. Elle naît sous les projecteurs d’un régime qui veut identifier les participants et leur rappeler qu’ils sont observés. Les projecteurs devaient inspirer la peur. Ils ont finalement éclairé une renaissance.
Cette nuit-là, les jeunes Juifs de Moscou n’ont prononcé aucun discours et n’ont brandi aucune pancarte. Ils ont simplement chanté et dansé autour de la Torah. Dans l’Union soviétique de 1965, cela suffisait pour devenir un acte de résistance.
Le récit repose principalement sur le témoignage direct d’Élie Wiesel publié dans The Jews of Silence: A Personal Report on Soviet Jewry en 1966. Une version abrégée de son reportage sur Sim’hat Torah à Moscou a été republiée par le Forward. Les rassemblements de Sim’hat Torah sont également attestés par les dépêches contemporaines de la Jewish Telegraphic Agency, notamment celle du 2 octobre 1964 relatant la présence d’environ 15 000 jeunes devant la synagogue centrale de Moscou.
Le témoignage de Katriel Katz, ambassadeur d’Israël en Union soviétique en 1965-1966, fournit une estimation plus prudente d’au moins 5 000 participants et confirme la forte présence des jeunes.
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