À Tel-Aviv, la place des Otages a accueilli cette année des prières de Yom Kippour réunissant des familles d’anciens otages, des proches de personnes tuées, des rabbins et des Israéliens de sensibilités diverses. Près de trois ans après les massacres du 7 octobre 2023, le rassemblement ne pouvait plus reprendre simplement la prière des deux années précédentes. Tous les otages ont été ramenés en Israël, certains vivants, d’autres pour être enterrés. Que faire d’un lieu façonné par l’attente lorsque l’attente s’achève et que ses conséquences demeurent ?
Le même lieu, une autre responsabilité
En 2024 et 2025, la place portait une demande précise : obtenir le retour des captifs enlevés par le Hamas et d’autres assaillants le 7 octobre. On y manifestait, on y rencontrait les familles, on y priait. Le temps avait une forme presque physique : chaque journée supplémentaire de captivité pesait sur la vie de personnes identifiables. Ce Yom Kippour de 2026, les participants sont revenus sur cette place, mais la prière a changé de contenu. Selon le compte rendu d’Israël Hayom, elle associait la gratitude pour les rescapés, le souvenir de ceux qui ne sont pas rentrés vivants, la sécurité des soldats, la guérison des blessés et les liens entre Israéliens.
Cette évolution repose sur un fait qu’il faut dater. Le 26 janvier 2026, la dépouille de Ran Gvili, dernier otage encore retenu à Gaza, a été ramenée en Israël, comme l’a annoncé la présidence israélienne. La fin de la captivité n’a pourtant pas produit une fin commune au deuil. Les familles qui ont retrouvé un proche vivant et celles qui ont reçu un corps partagent désormais le même espace avec des expériences qui ne se confondent pas. La gratitude, ici, doit avoir la délicatesse de ne pas parler au nom de ceux qui pleurent.
La place peut désormais garder ensemble des réalités que l’actualité sépare : le retour des otages, le deuil des familles et les vies bouleversées des blessés. Ceux qui les portent n’ont pas à parler d’une seule voix.
Prier ensemble sans prétendre penser de la même manière
La présence de religieux et de non-pratiquants n’est pas, à elle seule, la preuve d’une réconciliation nationale. Elle montre quelque chose de plus concret : des personnes qui ne partagent ni les mêmes habitudes de prière ni les mêmes opinions ont choisi de revenir au même endroit. Parmi les initiateurs figurent Mira Leshem, Meirav Leshem Gonen, mère de l’ancienne otage Romi Gonen, Rav Itamar Eldar, Rav Tamir Granot, Rav David Stav et l’organisation rabbinique Tzohar. Avant le rassemblement, Mira Leshem et Rav Eldar expliquaient qu’après avoir prié deux ans pour le retour de tous, ils souhaitaient désormais prier aussi pour la paix entre Israéliens.

Quelques jours avant le 7 octobre 2023, une prière publique de Yom Kippour sur une autre place de Tel-Aviv, Dizengoff, avait donné lieu à de vifs affrontements autour d’une séparation entre hommes et femmes interdite par la municipalité. Les désaccords sur le religieux dans l’espace public n’ont pas disparu avec la catastrophe. Le rassemblement de cette année ne tranche aucune de ces questions. Il indique qu’un lieu commun peut se constituer autour de personnes auxquelles on doit secours et mémoire, même lorsque les débats restent ouverts.
Il serait tentant de présenter la catastrophe du 7 octobre comme une réponse aux querelles qui l’ont précédée. Rien ne permet de soutenir une telle causalité, et les victimes n’ont pas à porter une explication théologique des divisions du pays. Le fait plus solide est humain et politique : la prise d’otages a obligé des Israéliens éloignés les uns des autres à reconnaître une responsabilité immédiate envers des familles dont la douleur traversait les appartenances.
Ce que Yom Kippour demande au mot unité
Le choix de Yom Kippour donne à ce rassemblement une portée plus précise qu’un appel général à l’unité. La Michna, dans le traité Yoma (8, 9), enseigne que le jour des Expiations ne répare pas les fautes commises envers autrui tant que la personne offensée n’a pas été apaisée. La règle vise d’abord les relations entre individus ; son application à la vie d’une société relève d’une lecture morale, et non d’une décision juridique sur les controverses israéliennes. Mais elle introduit une exigence salutaire : on ne répare pas une relation en déclarant simplement qu’elle est réparée.
Prier à côté de quelqu’un dont on conteste les idées peut ouvrir une conversation. Cela ne dispense ni d’écouter ce qu’il reproche ni de répondre aux questions concrètes qu’il pose. Pour les familles des otages, pour les proches des morts, pour les blessés, le souci commun doit se vérifier au-delà d’une journée : dans l’accompagnement, dans l’attention durable et dans la manière de débattre des décisions publiques. Le langage de la fraternité perd sa force lorsqu’il demande aux personnes touchées de taire leur expérience au nom de l’apaisement.
La formule des organisateurs, rapportée après la prière, exprime leur conviction que le fait d’avoir prié ensemble les années précédentes a contribué au retour des otages. Il s’agit d’une conviction spirituelle, qui leur appartient. Le retour résulte aussi d’actions humaines, d’opérations et de négociations dont il faudrait étudier les rôles respectifs pour établir une causalité historique. Respecter leur foi n’oblige pas à transformer cette conviction en fait démontré.
Quand la gratitude devient une manière de rester présents
Le danger, à mesure que l’on s’éloigne du 7 octobre, serait que le retour du dernier otage referme trop vite le chapitre. Une société peut avoir ramené chacun des captifs et découvrir ensuite l’ampleur de ce qui reste à accomplir. La place des Otages a été façonnée par une urgence qui n’existe plus sous la même forme, tandis que les personnes qui l’ont vécue continuent à demander une place dans la vie commune.

Revenir y prier après le retour des captifs dépasse la célébration. La gratitude reconnaît les vivants revenus ; le souvenir garde les morts présents ; la prière pour les blessés et les soldats rappelle que l’histoire ne s’arrête pas au retour du dernier otage. Quant au souhait d’unité, il ne prendra sens que si les Israéliens parviennent à supporter des désaccords réels sans retirer à l’autre sa part de la douleur nationale.
Cette année, la place n’avait plus à compter les jours de captivité. Elle posait une question plus longue, à laquelle aucune cérémonie ne suffira : comment demeurer responsables les uns des autres une fois passée l’urgence qui avait rendu cette responsabilité impossible à ignorer ?
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