Pour l’islam fondamentaliste qui fait de la suprématie religieuse un ordre politique, Israël représente une contradiction persistante : le peuple déclaré dépassé continue d’écrire son histoire, de défendre ses enfants et d’exercer sa souveraineté à Jérusalem. Cette crise dépasse les frontières. Elle concerne l’autorité de décider qui a encore le droit d’être un acteur de l’histoire.
Je veux poser la question directement : pourquoi l’indépendance juive demeure-t-elle inacceptable pour des mouvements qui reconnaissent pourtant les prophètes d’Israël ? Une frontière contestée peut faire l’objet d’une négociation. Une souveraineté déclarée contraire à l’ordre divin rencontre une interdiction autrement profonde. Le problème apparaît lorsque la coexistence proposée aux Juifs exige qu’ils restent sous l’autorité de ceux qui prétendent les avoir remplacés. Israël oblige alors cette théologie politique à rencontrer un peuple vivant, capable de lui répondre.
La souveraineté juive renverse l’ancienne hiérarchie de la dhimma
Le statut de dhimmi des Juifs sous domination musulmane organisait une protection communautaire assortie d’une inégalité. Il a permis la conservation d’institutions et de pratiques religieuses, mais dans un cadre dont les règles étaient fixées par le pouvoir musulman. Les restrictions et leur application variaient selon les lieux et les époques. Cette diversité n’efface pas la distinction entre communauté protégée et collectivité souveraine.

Israël modifie précisément cette relation. Les Juifs disposent d’un État, d’une armée et d’institutions qui n’ont pas à demander à une autorité religieuse étrangère la permission de protéger leur avenir. Leur existence nationale ne relève plus d’une faveur révocable. Pour les idéologies attachées au maintien d’une suprématie islamique, ce changement atteint une hiérarchie dont elles tirent leur représentation du monde.
Voilà la crise que je veux éclairer. La présence juive peut être admise sous condition de subordination, tandis que l’autonomie juive demeure refusée. Présenter cette différence comme un simple désaccord immobilier empêche de comprendre l’obstacle. Une discussion sur les frontières ne résout pas, à elle seule, une doctrine qui interdit au voisin de se gouverner durablement.
Reconnaître Israël n’impose pourtant aucune conversion ni aucune adhésion au judaïsme. Il suffit d’admettre qu’une conviction religieuse ne confère pas une compétence politique illimitée sur les autres peuples. Cette limite est essentielle : sans elle, la liberté accordée aux Juifs reste une permission administrative. Avec elle, leur avenir devient un droit que le désaccord théologique ne peut annuler.
L’héritage juif de l’islam rend ce refus plus contradictoire encore
Apparu au VIIe siècle, l’islam s’inscrit dans un monde déjà marqué par le judaïsme. Christian Julien Robin documente, dans son étude sur la présence juive en Arabie préislamique, l’importance de cette présence et de ses transmissions. Le Coran reprend Abraham, Moché, les enfants d’Israël et la Torah. L’histoire spirituelle dont l’islam se réclame n’a donc pas commencé avec Mahomet.

La profession de foi, la prière, l’aumône obligatoire, le jeûne et le pèlerinage rencontrent des pratiques ou des conceptions juives antérieures. L’apport du judaïsme à la formation de l’islam dépasse de simples ressemblances : il concerne ses références scripturaires, ses conceptions religieuses et certains de ses rites. La tradition musulmane elle-même en conserve la trace : al-Boukhari rapporte que Mahomet prescrivit le jeûne d’Achoura après avoir interrogé les Juifs de Médine sur leur pratique et son lien avec Moché. Reconnaître cet héritage ne retire rien aux transformations opérées par l’islam. Cela interdit, en revanche, de présenter le judaïsme comme une tradition devenue sans valeur après avoir contribué à former celle qui prétend lui succéder.
La contradiction commence quand cette filiation sert à dessaisir les héritiers. Une tradition d’al-Boukhari décrit des gens du Livre lisant la Torah en hébreu puis expliquant les enseignements juifs en arabe aux musulmans. Le même récit attribue à Mahomet une consigne de réserve envers leurs affirmations. La transmission est reconnue ; l’autorité de ses dépositaires devient une question disputée.
Reconnaître la Torah et les prophètes d’Israël tout en contestant au peuple juif le droit de poursuivre son histoire révèle une contradiction profonde. Revendiquer une succession spirituelle ne confère aucun droit de tutelle sur ceux dont on reçoit l’héritage. Une religion peut affirmer sa propre vérité ; cette affirmation ne lui donne pas le pouvoir de révoquer l’alliance d’un autre peuple, de décider que sa mission est achevée ou de lui interdire l’indépendance.
Nous avons déjà examiné la contestation de l’élection et de l’alliance juives. J’en retiens ici la conséquence politique : se réclamer des prophètes d’Israël ne donne aucun droit de tutelle sur leurs descendants. Le peuple qui a transmis cet héritage demeure libre de poursuivre sa propre histoire, y compris lorsque cette liberté contrarie les attentes de ceux qui revendiquent sa succession.
Prétendre remplacer la tradition dont on a reçu l’héritage, puis dénier toute légitimité à ses dépositaires, relève d’une usurpation spirituelle : on s’approprie leur histoire tout en leur refusant le droit de la poursuivre.
Le Hamas inscrit le refus d’Israël dans une obligation religieuse
La traduction française de la charte du Hamas publiée par le CNRS fournit un document décisif. Son préambule place en exergue une formule attribuée à Hassan al-Banna : Israël continuerait d’exister jusqu’à ce que l’islam l’abroge. Le mot abroger appartient à cette traduction. J’y lis une ambition qui dépasse une victoire militaire : annuler la légitimité même de l’État juif.

L’article 11 qualifie la Palestine de bien islamique inaliénable jusqu’à la résurrection. Aucun dirigeant ni aucune génération n’aurait autorité pour en céder une partie. L’article 7 cite une tradition annonçant le combat et le meurtre des Juifs. Le territoire et l’ennemi sont ainsi inscrits dans un récit religieux qui ferme l’horizon d’une reconnaissance permanente.
Le document politique du Hamas de 2017 sur les frontières de 1967 introduit une formulation différente. Il affirme combattre le projet sioniste plutôt que les Juifs en raison de leur religion et envisage un État palestinien dans les limites de 1967. Mais il maintient le refus de reconnaître Israël et l’objectif d’une libération intégrale du territoire. Il faut examiner ensemble l’ouverture annoncée et les réserves qui l’accompagnent.
La difficulté touche alors à l’autorité de signer une paix. Si aucune génération ne peut reconnaître définitivement la souveraineté de l’autre, quel engagement peut obliger les générations suivantes ? Un accord risque de rester suspendu à une promesse de revanche. La négociation exige que chaque partenaire puisse accepter la permanence de l’autre, sans considérer cet engagement comme une faute religieuse.
Jérusalem rappelle que l’histoire juive précède la conquête islamique
Jérusalem concentre ce conflit de légitimité. L’attachement juif à la ville, au Temple et à la terre d’Israël précède l’apparition de l’islam. Guy Stroumsa retrace au Collège de France l’histoire des traditions religieuses autour de Jérusalem. La sacralité musulmane de la ville ne peut servir à effacer cette antériorité.

Je ne vois aucune nécessité à nier l’attachement d’autrui pour défendre le nôtre. En revanche, nous devons refuser qu’une conquête ancienne devienne un titre d’exclusivité perpétuelle et transforme les Juifs en étrangers chez eux. Cette prétention impose une étrange règle : une domination passée créerait un droit définitif, alors que la continuité juive ne produirait jamais aucun droit à l’indépendance.
Notre dossier sur les manuscrits de Qumrân et la continuité de l’histoire juive documente une partie de ces traces anciennes. Elles ne dessinent pas à elles seules des frontières contemporaines. Elles rendent pourtant impossible l’effacement du sujet juif. Un désaccord politique ne peut autoriser la falsification de son passé.
La survie d’Israël met à l’épreuve le récit d’une victoire islamiste inévitable
Une défaite militaire ne réfute pas une religion, pas plus qu’une victoire ne démontre sa vérité. Le judaïsme a survécu à des siècles d’impuissance ; nous ne pouvons adopter un raisonnement qui aurait donné raison à nos persécuteurs lorsqu’ils dominaient. La difficulté que rencontre l’islamisme militant est plus précise : il engage lui-même l’autorité religieuse dans l’annonce d’une disparition d’Israël présentée comme nécessaire.
Chaque fois que le peuple juif se relève et préserve son indépendance, la promesse de son effacement demeure une promesse, tandis que sa souveraineté demeure un fait. Le mouvement peut réviser sa prétention ou repousser son accomplissement. Il peut aussi transformer toute résistance israélienne en preuve supplémentaire d’une culpabilité qu’il avait décrétée d’avance. La doctrine se protège ainsi contre le réel au lieu de l’examiner.

C’est en ce sens que l’existence d’Israël constitue une crise théologique : elle oblige une idéologie de domination à expliquer pourquoi ses prévisions ne gouvernent pas l’histoire. Le peuple qu’elle voudrait réduire à un vestige conserve une langue, une transmission et un État. Il ne se contente pas de survivre dans les livres de ses adversaires ; il prend des décisions dont leur pouvoir doit désormais tenir compte.
Une paix durable exige la reconnaissance d’une souveraineté juive permanente
Cette analyse ne transforme pas chaque musulman en ennemi. Le traité de paix entre la Jordanie et Israël signé en 1994 montre qu’une reconnaissance politique est possible. Elle demande de dissocier sa conviction religieuse du prétendu droit d’abolir l’existence nationale d’autrui. Une foi peut se croire ultime sans disposer pour autant du destin de ses contradicteurs.
Des intérêts stratégiques, des rivalités de pouvoir et des revendications nationales interviennent également dans ce conflit. Les étudier reste indispensable mais écarter systématiquement la dimension religieuse conduit à négocier sur les moyens sans examiner les fins. L’interlocuteur entend-il obtenir un arrangement avec Israël ou seulement une étape vers sa disparition ? Cette question doit recevoir une réponse explicite.

La paix exige que l’indépendance juive cesse d’être considérée comme une anomalie à corriger. Tant que l’existence d’Israël reste soumise à une promesse d’effacement, les concessions ne peuvent garantir une reconnaissance durable. Le peuple juif n’a pas à négocier sa disparition pour obtenir le droit de vivre en sécurité sur sa terre.
Je refuse que nos enfants grandissent sous une clause de tolérance révocable. Le droit des Juifs à vivre, à se défendre et à décider de leur avenir ne peut dépendre de leur soumission à une autre foi. Israël ne demande pas à l’islam de renoncer à ses croyances. Il exige que nul n’en fasse une autorisation de supprimer notre liberté.
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