Un nouveau documentaire remet au premier plan Michel Cojot, longtemps resté à la marge du récit d’Entebbe. Mais son histoire vaut davantage qu’une réparation mémorielle. Né Michel Goldberg, fils d’un Juif assassiné à Auschwitz, élevé sous une identité qui lui avait dissimulé une partie de ses origines, il se retrouve en 1976 dans un terminal africain où des terroristes séparent les otages israéliens et certains Juifs des autres passagers. C’est là que son identité cesse d’être seulement un passé retrouvé. Elle devient une responsabilité.

Avant Entebbe, un homme découvre qu’on lui avait caché une partie de lui-même
Le récit publié par la Jewish Telegraphic Agency à l’occasion du documentaire To Kill a Nazi restitue un itinéraire presque impossible à inventer. Michel Goldberg naît à Paris en 1938. Son père, Joseph Goldberg, est arrêté pendant la Shoah et meurt à Auschwitz. Sa mère survit avec lui sous une fausse identité chrétienne, puis Michel prend le nom de son beau-père, Cojot. Selon les recherches de Boaz Dvir rapportées par le Times of Israel, il ne comprend pleinement qu’à l’âge adulte la vérité sur ses origines juives et le sort de son père.
Cette découverte ouvre d’abord une plaie. En 1975, Cojot retrouve en Bolivie Klaus Barbie, l’ancien chef de la Gestapo de Lyon impliqué dans la persécution de son père. Il s’est préparé à le tuer, se retrouve armé face à lui, mais ne tire pas. Plus tard, il contribuera au combat judiciaire et mémoriel contre Barbie, jugé à Lyon en 1987 et condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, comme le rappelle le Mémorial de la Shoah.

À Entebbe, l’identité retrouvée devient une responsabilité
Un an plus tard, Cojot voyage avec son fils Olivier à bord du vol Air France 139. Le 27 juin 1976, après l’escale d’Athènes, l’avion est détourné par deux terroristes palestiniens et deux militants allemands d’extrême gauche, puis conduit à Entebbe, où le régime d’Idi Amin aide les ravisseurs. Les archives du ministère israélien de la Défense rappellent qu’après les premières libérations, les Israéliens et les Juifs restent retenus. Pour un homme dont le père avait été tué parce qu’il était juif, le télescopage historique est brutal.
Cojot ne commande personne. Pourtant, il traduit les interventions d’Idi Amin, sert d’intermédiaire, négocie pour les captifs, observe les terroristes et les soldats ougandais, mémorise le terminal et rassemble des informations. Son fils tente de faire sortir certaines notes dissimulées dans son pantalon. Après la libération de Cojot, les services israéliens l’interrogent à Paris.
Il faut résister ici à la fabrication d’une légende. Le succès de l’opération Thunderbolt, devenue l’opération Yonatan, appartient à une chaîne entière : décision politique, renseignement, planification, pilotes, commandos et coopération kényane. Les documents publics de la Knesset confirment que les décideurs exploitaient les témoignages d’otages français libérés. Les recherches historiques et le documentaire identifient Cojot comme une source particulièrement précieuse. En revanche, je ne peux pas confirmer, à partir d’un document officiel israélien publié, l’affirmation selon laquelle l’opération aurait été impossible sans lui. C’est la thèse de Dvir, pas une conclusion officielle.

L’histoire bascule parfois avant l’arrivée des soldats
C’est précisément ce qui rend Cojot intéressant. Les grands récits retiennent les chefs, les unités et les décisions spectaculaires. Mais une opération peut dépendre, en amont, d’un homme sans uniforme qui regarde correctement et comprend que ce qu’il voit devra servir à d’autres. Cojot ne « gagne » pas Entebbe. Il réduit l’incertitude. À 4 000 kilomètres d’Israël, quelques informations exactes peuvent séparer une opération audacieuse d’un désastre.
UniversTorah a déjà montré, à propos du pilote Uri Bar-Lev, comment un individu peut refuser la passivité face au terrorisme. Le cas Cojot est différent. Ici, le courage est aussi identitaire. Cet homme avait découvert tardivement qu’il était juif ; à Entebbe, au moment même où les ravisseurs isolent des Juifs, il choisit de se tenir avec eux et d’agir pour eux. Après l’opération, il vivra un temps en Israël. Ses enfants reprendront plus tard le nom Cojot-Goldberg, réunissant le nom de la survie et celui du père assassiné.
« Là où il n’y a pas d’hommes, efforce-toi d’être un homme »
La Michna Avot (2, 5) donne à cette histoire une profondeur précise : וּבְמָקוֹם שֶׁאֵין אֲנָשִׁים, הִשְׁתַּדֵּל לִהְיוֹת אִישׁ, « Là où il n’y a pas d’hommes, efforce-toi d’être un homme. » Elle ne dit pas : deviens célèbre, attends un titre ou une autorisation. Elle place l’exigence dans le vide, lorsque personne ne paraît chargé de faire ce qui doit être fait.
Le Rav Jonathan Sacks a fait de cette responsabilité l’un des axes de sa pensée. Dans ses enseignements sur l’action et la responsabilité, le judaïsme n’est pas présenté comme l’attente d’un monde corrigé par d’autres, mais comme un appel à répondre. C’est aussi ce que rappelle la Guemara Chevouot (39a) : כָּל יִשְׂרָאֵל עֲרֵבִים זֶה בָּזֶה, les membres d’Israël sont garants les uns des autres. La question « suis-je le gardien de mon frère ? », que nous avons étudiée à propos de Caïn et Abel, reçoit ici une réponse concrète.
Mon avis : le plus fort n’est pas qu’un Juif ait changé l’histoire
Écrire que, dans chaque crise, « un Juif surgit » pour sauver la situation serait flatteur, mais trop simple. La singularité intéressante est ailleurs : dans le judaïsme, l’identité n’est pas seulement une origine. Elle impose une réponse. Elle oblige celui qui peut agir à ne pas se cacher derrière l’absence de fonction, de grade ou d’autorisation.

Cojot incarne cette bascule avec une force rare. Son père est assassiné parce qu’il est juif. Lui-même grandit avec une identité amputée. Il retrouve le judaïsme par la mémoire d’un crime. Puis, à Entebbe, il découvre une autre manière d’être le fils de Goldberg : non plus seulement poursuivre le meurtrier de son père, mais aider des Juifs vivants à rentrer chez eux. Ce déplacement rejoint notre réflexion sur la différence entre vengeance, mémoire, justice et défense et sur la capacité du peuple juif à transformer les catastrophes en continuité. La vengeance n’avait pas refermé son histoire. La responsabilité lui a donné une direction.
C’est peut-être cela qu’il faut retenir de Michel Cojot : il n’a pas seulement retrouvé son peuple. Au moment où son peuple avait besoin de lui, il a décidé d’en répondre.
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