Une pomme, du miel et le souhait d’une « année bonne et douce ». Pour beaucoup, cette image résume à elle seule la soirée de Roch Hachana. Le petit pot de miel paraît si naturellement associé à la fête qu’une table sans lui semblerait presque incomplète. Pourtant, dans certaines familles séfarades et chez plusieurs maîtres de la Kabbala, la coutume est exactement inverse : la pomme est préparée avec du sucre, le pain est trempé dans le sucre et, selon certains usages, le miel n’est même pas posé sur la table.
Pourquoi écarter précisément l’aliment qui incarne le mieux la douceur, le jour où nous demandons à D-ieu une année douce ? La réponse est beaucoup plus profonde qu’une simple divergence de coutumes. Derrière le choix entre le miel et le sucre se cachent en réalité deux manières de comprendre l’un des grands enjeux spirituels de Roch Hachana : que doit devenir la rigueur du jugement divin ? Faut-il chercher à l’écarter ou à la transformer elle-même en douceur ?
Comment la pomme au miel est devenue un symbole de Roch Hachana
Les Simanim, c’est-à-dire les signes de bon augure consommés à Roch Hachana, sont déjà évoqués par le Talmud. La Guémara enseigne que « le signe a une importance » et mentionne plusieurs aliments dont le nom ou les caractéristiques accompagnent les prières formulées au commencement de l’année : dattes, poireaux, courges et autres mets symboliques (Keritote 6a). La pomme au miel ne figure pourtant pas dans cette première liste.
La coutume apparaît clairement dans les traditions médiévales ashkénazes. Le Tour rapporte l’usage de manger une pomme douce avec du miel en demandant que se renouvelle pour nous « une année douce ». Le Rama reprend ensuite cette pratique dans ses annotations au Choul’han Aroukh (Ora’h ‘Haïm 583, 1). Le geste est devenu si familier que sa signification paraît évidente : nous demandons une année douce, nous commençons donc l’année en goûtant quelque chose de doux.
Les différents aliments de Roch Hachana constituent cependant plus que de simples traditions culinaires. Comme le montre également le rituel de Roch Hachana présenté sur Univers Torah, chaque aliment devient le support d’une prière et d’une intention. Pour les maîtres de la Kabbala, leur signification peut aller encore plus loin : les aliments eux-mêmes peuvent renvoyer à des forces spirituelles déterminées. Et c’est précisément à ce niveau que le miel devient problématique.
Pourquoi certains maîtres choisissent-ils le sucre ?
Dans le vocabulaire de la Kabbala, la Guévoura désigne la force de rigueur, de limitation et de jugement, tandis que le ‘Hessed désigne la bonté, la générosité et l’expansion. Roch Hachana étant le jour du jugement, l’un des grands enjeux spirituels de la fête consiste à obtenir ce que les Mékoubalim appellent hamtakate hadinime, c’est-à-dire l’adoucissement des forces de rigueur et du jugement.
Or les Tiqouné HaZohar associent le miel au « côté gauche ». Dans le langage kabbalistique, la gauche est précisément liée à la Guevoura et au jugement. Rabbi Ra’hamim Nissim Yits’hak Palaggi, auteur du Yafé LaLèv et fils de Rabbi ‘Haïm Palaji, en tire une conséquence très concrète. À Roch Hachana, il recommande de préparer la pomme avec du sucre blanc plutôt qu’avec du miel. Le blanc évoque la bonté et la miséricorde, tandis que le miel conserve une association avec la rigueur. Cette préférence est également rapportée par le Kaf Ha’Haïm dans son commentaire sur les coutumes de Roch Hachana.
La logique de ceux qui excluent le miel est simple, presque brutale dans sa cohérence : pourquoi introduire à table, ce jour précis, ne serait-ce que symboliquement, l’attribut même que l’on cherche à apaiser ? On ne veut pas de rigueur sur la nappe, même déguisée en douceur. Le sucre, lui, ne porte pas la même association avec cette force de jugement. Il exprime directement la douceur et la bonté, sans cet arrière-plan. D’où la coutume de certaines familles : non seulement ne pas tremper la pomme ou le pain dans le miel, mais aller jusqu’à retirer physiquement le pot de miel de la table.
Ce geste ne signifie évidemment pas que le miel serait interdit à Roch Hachana. Il s’agit d’une conduite symbolique fondée sur une certaine lecture kabbalistique du repas. Et pourtant, cette logique apparemment implacable n’est pas la seule.
Le Baal Hatanya renverse la perspective
C’est ici que l’enseignement du Baal Hatanya devient particulièrement lumineux. Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, fondateur de la ‘Hassidout ‘Habad, traite du miel dans les Hossafot de son Torah Or sur Chemot, 107b. Il ne nie absolument pas le lien du miel avec la Guevoura. Il affirme au contraire que le miel relève de גבורות שבחסד — Guevourot chéba‘Hessed, c’est-à-dire des forces de rigueur qui se trouvent déjà à l’intérieur de la bonté.
La nuance est capitale. La rigueur n’est plus ici une force dont il faudrait simplement se débarrasser. Elle devient une puissance intégrée au bien et mise au service de la bonté. Pour comprendre cette idée, il suffit presque de regarder le miel lui-même. Le miel est doux, mais il possède également une force particulière. Il conserve, resserre, pénètre et transforme ce que l’on place en lui. Le Baal Hatanya insiste précisément sur cette capacité à transformer l’amer en doux.
La douceur ordinaire est simplement douce. Le miel, lui, est capable d’adoucir ce qui ne l’était pas. Toute la différence pourrait ainsi se résumer en quelques mots : le sucre est doux ; le miel adoucit. Dans cette lecture, le sucre représente une douceur dans laquelle la rigueur n’apparaît pas, tandis que le miel représente quelque chose de plus complexe : une rigueur dont la puissance a déjà été saisie par la bonté et qui est désormais capable de transformer l’amertume elle-même.
Faut-il éviter le jugement ou le transformer ?
Pour ceux qui préfèrent le sucre, la demande de Roch Hachana pourrait se formuler ainsi : que la bonté domine, que les forces de jugement soient écartées et que cette nouvelle année s’ouvre directement sous le signe de la miséricorde. On choisit donc un symbole qui évoque exclusivement la douceur.
La lecture du Baal Hatanya va dans une autre direction. Il ne s’agit plus seulement de demander que le jugement disparaisse, mais qu’il change de nature. La rigueur elle-même doit devenir un instrument de bonté. Cette idée donne au miel une force symbolique extraordinaire. Le courant ‘hassidique ne dit donc pas : le miel n’appartient pas à la rigueur. Il dit presque l’inverse : c’est précisément parce qu’il contient une dimension de rigueur déjà adoucie qu’il exprime si profondément ce que nous demandons à Roch Hachana.
Nous ne demandons pas uniquement que les difficultés nous soient épargnées. Nous demandons aussi que ce qui semble dur, fermé ou incompréhensible puisse finalement être transformé et conduire au bien. Le miel devient alors une prière silencieuse : que le jugement ne soit pas seulement supprimé, mais transformé en douceur. Cette idée rejoint profondément la dimension de Roch Hachana comme jour du jugement divin, que l’on retrouve également dans notre étude consacrée à Sarah, Ra’hel et Hanna à Roch Hachana.
L’abeille pique, mais ce qu’elle produit est doux
Cette manière de comprendre le miel n’est d’ailleurs pas née avec la ‘Hassidout. Une ancienne tradition ashkénaze rapportée dans le Léqet Yocher explique déjà le symbole d’une manière saisissante : l’abeille pique, elle peut donc représenter la rigueur et le jugement, mais cette même abeille produit du miel. De ce qui pouvait blesser sort finalement quelque chose de doux.
Le symbole devient alors parfaitement adapté à Roch Hachana : nous demandons que ce qui se présente sous l’apparence du jugement se transforme en miséricorde. Le Baal Hatanya donne à cette intuition ancienne une profondeur métaphysique supplémentaire. Le miel n’est pas doux malgré sa puissance ; sa puissance est précisément ce qui lui permet d’adoucir.
Ainsi, deux personnes peuvent accomplir à Roch Hachana deux gestes exactement opposés tout en formulant, au fond, la même prière. L’une retire le miel parce qu’il évoque la rigueur. L’autre trempe précisément sa pomme dans le miel parce qu’elle souhaite voir cette rigueur transformée en douceur.
Pourquoi certains ne veulent-ils même pas voir le miel sur la table ?
On comprend maintenant pourquoi, dans la première tradition, la coutume peut aller plus loin que le simple choix du sucre. Si les aliments posés sur la table sont des signes, leur présence possède elle-même une signification. Chez certains Mékoubalim, le miel reste trop directement associé aux forces de rigueur que l’on cherche précisément à apaiser à Roch Hachana. On préfère donc ne pas en faire un élément du décor symbolique de la soirée.

Rabbi Salman Moutsafi attachait une importance particulière à cette conduite. Plusieurs explications kabbalistiques ont été rapportées en son nom. L’une d’elles concerne la valeur numérique du mot hébreu דבש — dévache, miel. Sa valeur numérique est 306, soit ש״ו. Ces deux lettres correspondent également au début numérique du mot שופר — chofar. En ajoutant les quatorze articulations des doigts qui tiennent le chofar, on obtient 320, nombre qui renvoie dans la Kabbala aux ש״ך דינים — Chakh Dinim, c’est-à-dire aux 320 manifestations de la rigueur qui doivent être adoucies.
Pour celui qui entre dans ce système symbolique, la conclusion est cohérente : au jour où l’on cherche précisément à adoucir ces forces, pourquoi choisir comme signe un aliment qui les évoque ? Le sucre blanc devient alors bien plus qu’un substitut au miel. Il constitue un choix spirituel délibéré.
Il faut néanmoins maintenir une distinction essentielle : nous parlons ici de coutumes et de conduites kabbalistiques, non d’une interdiction halakhique générale du miel à Roch Hachana. De nombreuses autorités ont conservé l’usage du miel, et le Kaf Ha’Haïm lui-même rapporte que certains utilisent du miel et d’autres du sucre. Il serait donc faux de résumer la question en affirmant : « selon la Kabbala, le miel est interdit ». La réalité est beaucoup plus subtile.
Et l’interdiction du miel sur l’autel ?
Un verset de la Torah semble immédiatement venir à l’esprit :
כָּל שְׂאֹר וְכָל דְּבַשׁ לֹא תַקְטִירוּ מִמֶּנּוּ אִשֶּׁה לַה׳
« Aucun levain et aucun miel ne seront brûlés comme offrande à Hachem » (Vayikra 2, 11).
Puisque la tradition compare la table de l’homme au Mizbéa’h, l’autel du Temple, on pourrait être tenté d’établir un lien direct : si le miel ne peut être offert sur l’autel, peut-être ne convient-il pas davantage sur la table de Roch Hachana.
L’association est intéressante, mais elle doit être maniée avec prudence. Tout d’abord, le terme devache, « miel », employé dans ce contexte biblique ne désigne pas nécessairement uniquement le miel d’abeilles. Dans le langage de la Torah, il peut également désigner la douceur produite par certains fruits. Surtout, ce verset ne constitue pas la source d’une interdiction de consommer du miel à Roch Hachana.
Des autorités qui connaissent parfaitement la comparaison entre la table et l’autel rapportent explicitement la coutume de manger du miel pendant la fête. Le Ba-al Hatanya lui-même analyse profondément la nature spirituelle du miel tout en codifiant l’usage d’en consommer à Roch Hachana. Le verset apporte donc une résonance supplémentaire à la position de ceux qui préfèrent ne pas présenter de miel sur la table, mais il ne suffit pas à établir une interdiction. La véritable discussion reste celle que nous avons rencontrée tout au long de ce dossier : faut-il éviter tout symbole associé à la rigueur, ou choisir précisément le miel parce qu’il représente une rigueur déjà transformée en douceur ?
Pourquoi le sel reste-t-il sur la table ?
Une autre question vient alors naturellement à l’esprit. Si certains préfèrent écarter le miel en raison de sa symbolique, pourquoi garde-t-on le sel sur la table à Roche Hachana ? Parce que le sel y possède une fonction tout à fait différente.
La Torah ordonne à propos des sacrifices :
עַל כָּל־קָרְבָּנְךָ תַּקְרִיב מֶלַח
« Sur chacune de tes offrandes, tu offriras du sel » (Vayikra 2, 13).
Or la tradition juive compare la table familiale au Mizbéa’h, l’autel sur lequel étaient offerts les sacrifices. Le sel rappelle donc directement cette dimension de la table. C’est notamment pour cette raison qu’il conserve sa place, y compris à Roch Hachana.

Le sucre ou le miel utilisé comme signe de douceur ne remplace donc pas nécessairement le sel. Le Kaf Ha’Haïm rapporte même la pratique consistant à tremper d’abord le pain dans le sel, conformément à l’usage habituel, puis dans le miel ou le sucre pour exprimer le souhait d’une année douce. Univers Torah a déjà consacré une réponse spécifique à cette question : Du sel sur la table à Roch Hachana.
Cette distinction permet d’éviter une confusion fréquente : écarter le miel selon certaines traditions ne signifie nullement qu’il faille retirer de la table tout élément associé à la rigueur. Chaque aliment possède son rôle et son langage propres.
Deux traditions pour une même prière
Au terme de ce parcours, la question « miel ou sucre ? » ne peut plus recevoir une réponse simpliste. Le sucre exprime le souhait que la bonté soit présente dès l’origine, sans même faire apparaître la rigueur. Le miel exprime autre chose : que la rigueur elle-même soit transformée jusqu’à devenir bonté.
La première tradition cherche une douceur sans arrière-plan de jugement. La seconde voit précisément dans la transformation du jugement la forme la plus profonde de la douceur. Et c’est peut-être ici que l’enseignement du Baal Hatanya prend toute sa force. Il ne nie pas l’intuition de ceux qui reconnaissent dans le miel une dimension de rigueur. Il leur donne même raison sur ce point. Mais il pose une question supplémentaire : que devient cette puissance lorsqu’elle est totalement intégrée à la bonté ? Elle peut alors accomplir quelque chose que la douceur simple ne réalise pas : prendre l’amer et le rendre doux.
La pomme trempée dans le miel n’exprime plus seulement le souhait d’une année agréable. Elle devient une prière beaucoup plus profonde : que ce qui nous paraît sévère soit adouci, que ce qui nous semble fermé puisse s’ouvrir et que même ce qui commence sous le signe du jugement puisse finalement révéler la bonté qu’il contenait.
Sur la table de Roch Hachana, un morceau de sucre et une cuillère de miel ne sont séparés que de quelques centimètres. Dans la pensée juive, ils peuvent représenter deux chemins différents vers la même demande : une année véritablement bonne et douce.
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