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Techouva à Kippour : il ne s’agit pas de devenir un autre homme

Peut on vraiment faire Techouva sur toutes nos fautes à Kippour ? Le judaïsme demande davantage qu’un regret et moins qu’une transformation miraculeuse : reconnaître sans justifier, comprendre ce qui produit la faute et choisir un point concret où reprendre possession de sa volonté.

Techouva à Kippour : il ne s’agit pas de devenir un autre homme
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On traduit généralement Téchouva par repentir. La traduction n’est pas fausse, mais elle risque de déplacer tout le sens du mot. תשובה vient de שוב, revenir. La Torah ne demande donc pas seulement à l’homme de regretter ce qu’il a fait ; elle lui demande de revenir. Mais revenir où ? C’est peut-être la véritable question de Kippour.

Car si la Téchouva consistait simplement à dresser la liste de toutes nos fautes, à les regretter sincèrement et à décider de ne jamais les reproduire, l’exercice deviendrait presque impossible. Un homme lucide sait combien de choses devraient être corrigées en lui : sa colère, son orgueil, sa manière de parler, ses distractions dans la prière, ses rapports familiaux, son utilisation du temps, son rapport à l’argent, à la jalousie, au désir ou à l’honneur. Peut-il réellement transformer tout cela à Kippour ? Le risque serait alors de faire du jour de vérité le jour des promesses impossibles, et d’appeler Téchouva une succession de résolutions que l’on sait déjà incapables de survivre au retour à la vie ordinaire.

Le Rambam et l’exigence de vérité

Le Rambam définit la Téchouva par plusieurs éléments : abandonner la faute, la retirer de sa pensée, regretter ce qui a été fait et prendre intérieurement la décision de ne pas y revenir. Il ajoute que cette transformation doit trouver son expression dans le Vidouï, c’est-à-dire dans l’aveu explicite de la faute. Le Vidouï n’est donc pas une formule magique. Prononcer על חטא, pour la faute que nous avons commise, ne suffit pas si l’homme conserve intérieurement exactement le même rapport à ce qu’il reconnaît verbalement.

Les Sages d’Israël utilisent une image saisissante : celui qui se confesse tout en restant attaché à sa faute ressemble à quelqu’un qui s’immerge dans un Mikvé tout en tenant encore dans sa main l’objet qui le rend impur. Le problème n’est pas seulement qu’il recommencera demain. Il est plus profond : il n’a pas encore identifié ce qu’il fait comme quelque chose dont il désire véritablement sortir. C’est ici que commence la dimension psychologique de la Téchouva.

Reconnaître une faute, ce n’est pas seulement dire : J’ai mal agi. La difficulté véritable consiste à renoncer au système intellectuel que nous avons progressivement construit pour rendre notre comportement acceptable. J’étais fatigué, il m’a provoqué, tout le monde agit ainsi, je suis comme cela, dans ma situation, c’était impossible autrement .
Certaines de ces explications peuvent d’ailleurs être exactes. La Torah elle-même distingue l’acte volontaire, involontaire, contraint ou commis dans l’ignorance. La Téchouva n’exige donc jamais de falsifier la réalité pour fabriquer de la culpabilité. Elle exige quelque chose de plus difficile : ne plus utiliser l’explication comme alibi.

Homme en talit avançant symboliquement vers Jérusalem au coucher du soleil, image de la Téchouva et du retour vers D-ieu.

Je peux comprendre pourquoi je me suis mis en colère tout en reconnaissant que cette colère était mauvaise. Je peux connaître mes fragilités sans les transformer en idéologie. Je peux reconnaître des circonstances atténuantes sans faire disparaître ma responsabilité. C’est peut-être l’un des sens les plus profonds du Vidouï : remettre des mots exacts sur ce que l’homme avait progressivement appris à ne plus voir.

La Guemara enseigne qu’une faute répétée finit par devenir בעיניו כהיתר, à ses yeux comme permise. L’expression talmudique couramment citée est כיון שעבר אדם עבירה ושנה בה נעשית לו כהיתר, lorsqu’un homme commet une faute puis la répète, elle lui devient comme permise. 

Mais comment réparer tout ce qui doit l’être ? C’est ici qu’il faut éviter une erreur fréquente. La Téchouva porte bien sur l’ensemble de la relation de l’homme à D-ieu.
Il ne serait évidemment pas sérieux de décider : Cette année, je fais Téchouva sur trois fautes et je conserve volontairement les autres. Pourtant, cela ne signifie pas que toutes les transformations doivent être conduites simultanément avec la même intensité. Il faut distinguer l’orientation générale du travail concret. La Techouva exige une orientation totale, mais elle n’exige pas que toute la personnalité soit réparée en une journée.

Un homme peut reconnaître vingt faiblesses et décider de mener cette année un combat particulièrement sérieux contre une seule, non parce que les dix-neuf autres seraient devenues légitimes, mais parce que l’être humain ne reconstruit pas sa personnalité en ouvrant vingt chantiers psychologiques simultanément. Il faut donc choisir un point de vérité.

Pas nécessairement la faute la plus spectaculaire, mais souvent celle qui organise plusieurs autres fautes autour d’elle. Chez l’un, ce sera le besoin d’avoir raison ; chez l’autre, la recherche constante de reconnaissance ; chez un troisième, l’incapacité à supporter la frustration ; chez un autre encore, la fuite devant l’effort. Si je ne travaille que sur le symptôme, je déplacerai probablement la faute. Si je comprends la structure intérieure qui la produit, je commence déjà à transformer l’homme qui faute.

La faute comme lieu possible de reconstruction

C’est ici que l’enseignement de Rabbi Chimon ben Lakich dans Yoma (86b) prend toute sa force :

גדולה תשובה שזדונות נעשות לו כזכיות, 
Grande est la Téchouva, car les fautes volontaires peuvent devenir pour lui comme des mérites. 

La Guemara précise qu’il s’agit ici de la Téchouva accomplie par amour. Comment une faute peut-elle devenir mérite ? Il serait absurde de comprendre que le mal devient rétrospectivement bien. L’idée est autre : la faute peut devenir le lieu à partir duquel l’homme découvre quelque chose sur lui-même qu’il n’aurait peut-être jamais découvert autrement. Il découvre ce qui le domine, où se trouve réellement son désir, quelles justifications il fabrique et à quel endroit sa volonté reste fragile. S’il utilise cette connaissance pour reconstruire son existence, la chute elle-même entre alors rétrospectivement dans l’histoire de son élévation, non parce qu’elle était bonne, mais parce qu’elle n’a plus le dernier mot.

Cette idée traverse une large part de la pensée juive. Le Maharal explique que la Téchouva est possible parce que l’homme, lorsqu’il revient vers D-ieu, revient à son commencement, à la racine de son être antérieure à la faute. Il compare ce retour à une guérison : de même que guérir signifie retrouver un état premier, la Téchouva rétablit l’homme dans son orientation fondamentale (Maharal, Netivot Olam, Netiv HaTéchouva, chapitre 2).

Rav Eliyahou Dessler donne à cette reconstruction une dimension psychologique très concrète avec sa notion de נקודת הבחירה, le point du libre arbitre. L’homme ne livre pas tous ses combats au même endroit. Sa responsabilité véritable se situe à la frontière précise où ses aspirations spirituelles rencontrent encore une résistance réelle. Le progrès ne consiste donc pas à prétendre transformer simultanément toute sa personnalité, mais à déplacer progressivement ce point de choix, combat après combat (Mikhtav MéEliyahou, vol. I, Kountress HaBé’hira).

Rav Yitzhak Hutner approfondit encore cette idée lorsqu’il commente le verset

שבע יפול צדיק וקם,
« sept fois le juste tombe et se relève » (Michlé 24, 16).

Il explique qu’il ne faut pas comprendre que le juste devient grand malgré ses chutes, mais que ses relèvements successifs participent eux-mêmes à la construction de sa grandeur. La chute n’est évidemment jamais valorisée en elle-même ; elle peut néanmoins devenir, lorsqu’elle provoque un véritable relèvement, une étape de croissance (Pahad Yitzhak, Igrot OuKtavim, lettre 128).

Chez Rav Moché Shapira, la Techouva touche à la צורת האדם, la forme intérieure de l’homme. Il ne s’agit pas de son apparence, mais de l’unité que prennent sa volonté, sa perception du vrai et la direction générale de ses choix. Deux hommes peuvent ainsi commettre la même faute sans que celle-ci occupe la même place dans leur רצון פנימי, leur volonté profonde. Faire Techouva ne consiste donc pas seulement à supprimer un acte : il s’agit de réorienter progressivement la structure intérieure dont cet acte procède.

La Téchouva touche donc l’endroit où il décide vers quoi il veut réellement tendre. Elle ne consiste pas seulement à corriger un comportement isolé ; elle remet progressivement l’homme dans une direction juste, en rétablissant l’accord entre sa volonté, ses actes et la forme spirituelle qu’il est appelé à construire.

Le Vidouï : dire la faute sans devenir la faute

Kippour n’est donc pas une entreprise de destruction de soi, mais une opération de clarification. C’est précisément ce qui permet de comprendre le Vidouï. Pourquoi faut-il prononcer les fautes ? Parce qu’une faute enfermée dans la conscience demeure facilement floue.
Le Vidouï lui donne une forme :
חטאתי, עויתי, פשעתי, j’ai fauté, j’ai dévié, je me suis révolté.
Ces mots accomplissent quelque chose de psychologiquement considérable : ils permettent à l’homme de regarder son acte sans se confondre avec lui. Je peux dire : J’ai menti précisément parce que je ne suis pas réductible à mon mensonge. Je peux reconnaître : J’ai été injuste sans conclure : Je suis essentiellement injuste. 

La Torah refuse ainsi deux mensonges contraires. Le premier consiste à dire : Ce que j’ai fait n’est pas grave. Le second consiste à affirmer : Puisque je l’ai fait, voilà définitivement ce que je suis. La Téchouva récuse les deux dans un même mouvement. Tu es responsable de ce que tu as fait, mais tu n’es pas condamné à rester l’homme qui l’a fait. La responsabilité n’exige pas l’enfermement identitaire ; elle rend précisément possible le changement.

Comment faire concrètement Techouva à Kippour ?

Que faut-il alors décider concrètement à Kippour ? Une véritable Techouva commence par trois choses : reconnaître la faute sans la justifier, comprendre ce qui nous y conduit, puis choisir un changement concret qui rende sa répétition plus difficile.
Peut-être faut-il remplacer les grandes résolutions par quelques questions plus exigeantes : quelle faute suis-je enfin prêt à ne plus justifier ? Quel mécanisme intérieur me conduit régulièrement vers elle ? Quelle modification concrète puis-je introduire dans ma vie pour rendre sa répétition plus difficile ? Celui qui souffre de colère peut décider de ne jamais répondre immédiatement lorsqu’il se sent agressé. Celui qui parle négativement d’autrui peut identifier les personnes ou les situations qui déclenchent cette parole. Celui dont la prière est devenue mécanique peut choisir une seule bénédiction de la Amida qu’il ne prononcera plus sans attention.

Talit et livre de prière ouverts face à Jérusalem au lever du soleil, symbole de la Téchouva et du retour vers D-ieu.

La résolution peut paraître petite extérieurement, mais si elle touche le point exact où la volonté doit reprendre possession d’elle-même, elle peut être immense intérieurement. Le Rambam définit d’ailleurs la Téchouva achevée par une situation remarquable : l’homme retrouve les circonstances de sa faute, possède encore la possibilité de la commettre, mais s’en détourne parce que son rapport à elle a changé. Il ne s’est pas contenté de regretter le passé ; il est devenu capable de produire un autre avenir.

La Téchouva ne change pas seulement l’acte, elle reconstruit l’homme

Voilà pourquoi Kippour n’est pas seulement le jour où l’homme demande à D-ieu d’effacer ce qu’il a fait. La question devient plus radicale : que vais-je faire de l’homme qui a fait cela ? Le passé ne peut pas être supprimé, mais son sens dans notre histoire peut être transformé. La faute reconnue devient connaissance de soi ; la connaissance de soi devient décision ; la décision répétée devient comportement, et le comportement finit par reconstruire l’homme.

La Téchouva commence donc bien avant que l’homme soit devenu parfait. Elle commence à l’instant précis où il cesse de mentir sur l’endroit où il se trouve et décide dans quelle direction il veut désormais marcher. C’est peut-être cela que D-ieu demande réellement à l’homme à Kippour : non pas de Lui promettre qu’il ne tombera plus jamais, mais de pouvoir enfin distinguer, au plus profond de lui-même, dans quelle direction il veut se relever.

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Sujets traités

Téchouva Yom Kippour Maimonide Amida Mikve

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