Yom Hashoa : Simon Wiesenthal et l’autre vision du monde. Un récit de foi et de lumière

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Rabbi Eliezer Silver et Simon Wiesenthal

Préambule : L'inaccessibilité du jugement

Avant d'aborder ce récit, il est impératif de poser un principe éthique absolu : nul ne peut, en aucun cas, se permettre de juger les actions, les défaillances ou les choix d'un être humain ayant traversé l'enfer des camps de concentration. Face à une souffrance qui dépasse l'entendement et à une déshumanisation systématique, le jugement moral ordinaire s'efface. Comme l'enseigne la tradition juive :

« Ne juge pas ton prochain jusqu'à ce que tu sois parvenu à sa place » (Pirkei Avot 2:4).
« אַל תָּדִין אֶת חֲבֵרְךָ עַד שֶׁתַּגִּיעַ לִמְקוֹמוֹ »

N'ayant jamais été à « leur place », notre seul devoir est l'écoute et la transmission, sans jamais nous ériger en arbitres de leur conduite dans l'abîme.

Le récit : L’autre face de la lune

Simon Wiesenthal fut libéré du camp de Mauthausen en mai 1945 par la 11e division blindée américaine. Il pesait alors moins de 45 kg. l’homme qui allait consacrer sa vie à traquer plus de 1 100 criminels nazis, a un jour porté en lui une blessure spirituelle plus profonde que ses cicatrices physiques.

En avril 1945, au « Bloc de la mort » de Mauthausen, il fut témoin d'une scène qui brisa sa foi : un rabbin hongrois « louait » les quelques minutes de lecture d’un Siddour (livre de prières) clandestin contre un quart de la ration de soupe de prisonniers mourants.

Pour Wiesenthal, cette corruption du sacré pour le besoin biologique fut insupportable. Après la Libération, en avril 1946, il refusa d'assister à l'inauguration d'une synagogue dans le camp de personnes déplacées de Linz, déclarant ne plus jamais vouloir croiser un rabbin de sa vie.

Rabbi Eliezer Silver en compagnie entouré d'étudiants en Europe en 1946 lors de sa visite dans des camps de personnes déplacées | Collection de Moshe Gumbo

C'est alors qu'il rencontra le rabbin Eliezer Silver. Ce dernier, en uniforme militaire américain, écouta l'indignation de Wiesenthal. Sa réponse fut un choc électrique :

« Pourquoi ne te souviens-tu que de cet homme mauvais ? Pourquoi ne vois-tu pas la lumière des centaines de Juifs qui étaient prêts à mourir de faim juste pour parler à Dieu cinq minutes ? »

Wiesenthal comprit alors que la grandeur de l'esprit juif ne résidait pas dans le vendeur, mais dans l'héroïsme spirituel des acheteurs.

Approfondissement sous l'angle de la Torah

La leçon du rabbin Silver repose sur trois piliers fondamentaux de la pensée juive :

  1. La primauté du sacrifice spirituel (Messiroute Néfesh) Ce que Wiesenthal voyait comme une tragédie, le Rabbin Silver l'analysait comme le sommet de la sainteté. Ces prisonniers incarnaient le verset du Shema :

« Tu aimeras l'Éternel ton Dieu... de toute ton âme » (Deutéronome 6:5).
« וְאָהַבְתָּ אֵת ה' אֱלֹהֶיךָ... בְּכָל נַפְשְׁךָ »

Le Talmud précise :

« Même s'Il prend ton âme » (Berakhot 54a).
« אפילו הוא נוטל את נפשך » 

En offrant leur nourriture vitale pour une prière, ces hommes prouvaient que leur connexion au divin était plus réelle que leur existence physique.

  1. L'étincelle indestructible : La Torah enseigne que chaque âme possède une part de divinité qui ne peut jamais être souillée, même dans l'obscurité la plus totale.

« L'âme de l'homme est une lampe de l'Éternel » (Proverbes 20:27).
« נֵר ה' נִשְׁמַת אָדָם » 

La perspective de la Torah nous demande de chercher cette « lampe » (l'acheteur du Siddour) plutôt que de s'arrêter à la « cendre » (le comportement du vendeur).

  1. Le libre arbitre dans l'abîme : Le Maharal de Prague explique que la dignité humaine réside dans la capacité de choisir. En choisissant la prière au détriment de la soupe, le prisonnier de Mauthausen affirmait sa liberté absolue face au système nazi qui voulait le réduire à un simple tube digestif. C'est le concept de « קִדּוּשׁ הַשֵּׁם » (Kiddoush Hashem), la sanctification du Nom divin, qui se manifeste le plus intensément là où l'humanité semble avoir disparu.

Le Rabbin Silver a enseigné à Wiesenthal que si le mal est une réalité historique, le choix du bien même pour cinq minutes, est une réalité métaphysique éternelle.

Sources historiques :

La véracité de cette rencontre s'appuie sur plusieurs éléments documentés :

Les mémoires de Simon Wiesenthal : Le récit de ses années de captivité à Mauthausen et de son travail immédiat après-guerre à Linz pour le compte de l'unité des crimes de guerre de l'armée américaine est largement attesté dans ses écrits personnels.

La mission du Rabbin Eliezer Silver : Figure historique majeure, le Rabbin Silver (1882-1968) était le président de l'Union des Rabbins Orthodoxes des États-Unis. Il fut l'un des rares à obtenir une autorisation spéciale pour se rendre dans les zones libérées en Europe dès 1945 sous l'uniforme américain afin de coordonner le sauvetage et la réhabilitation des survivants.

Cet échange est consigné dans l'ouvrage de référence The Silver Era: Rabbi Eliezer Silver and His Generation d'Aaron Rakeffet-Rothkoff (Yeshiva University Press), qui documente les activités du rabbin dans les camps de personnes déplacées (DP camps) après la guerre.


Symbole de la résurrection du judaïsme après la Shoa.
Ce film a été tourné en Allemagne le 2 juin 1945 alors que le pays est sous gouvernement militaire américain. Un office religieux, rassemblant des anciens prisonniers des camps de concentration, a eu lieu dans les ruines d'une synagogue totalement dévastée. 

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