Depuis le 7 octobre, une question me poursuit : comment avons-nous pu revivre une telle horreur alors que nous pensions disposer des moyens de nous protéger ? Le récent sauvetage du vol Flydubai ravive cette conscience de notre fragilité, mais aussi de notre capacité à agir. La pensée juive nous aide à saisir ce qui se joue entre ces deux réalités : que devient ce que nous avons compris lorsque vient le moment de changer notre manière de vivre ?
Le progrès n’a pas rendu le massacre impossible
Comment le Hamas a-t-il pu massacrer des familles, le 7 octobre 2023, dans un pays doté d’une armée puissante, de services de renseignement et de technologies avancées ? L’horreur a brisé une conviction rarement formulée : un certain degré de modernité devait nous mettre à l’abri des violences de l’histoire. Nous pensions ces scènes éloignées de notre existence, réservées à d’autres époques ou à des sociétés ravagées par la guerre.

Nous avions fini par demander à la puissance israélienne une assurance que personne ne pouvait donner. Dans son enquête sur la bataille de Be’eri, Tsahal reconnaît avoir échoué à protéger les habitants et relève des défaillances de préparation, de coordination et d’appréciation de la situation. La puissance militaire n’était pas fictive ; son efficacité dépendait de décisions humaines qui ont failli. La question spirituelle commence devant ce constat, sans dispenser d’en établir les responsabilités.
La modernité accroît nos moyens d’agir, sans supprimer la volonté de tuer. Une société prospère reste vulnérable lorsque ses protections reposent sur une lecture erronée de ses ennemis. Comprendre cette fragilité oblige à retrouver la vigilance, tout en refusant que la peur devienne notre seule manière d’habiter le monde.
La vérité reconnue doit devenir un attachement
La question qui me travaille concerne aussi celui qui a compris. Nous pouvons défendre Israël, nous indigner de l’antisémitisme, reconnaître la valeur de la Torah, puis laisser ces convictions à la périphérie de notre emploi du temps. Je m’inclus dans cette interrogation : quelle autorité accordons-nous réellement à ce que nous tenons pour juste ?
Dans son Or Hachem, Rav ‘Hasdaï Crescas place l’amour de D.ieu au centre de la finalité de la Torah. Son examen de la perfection humaine distingue cet amour d’une simple acquisition intellectuelle : comprendre ne suffit pas à accomplir la vocation de l’âme. L’amour engage une orientation intérieure que le savoir, à lui seul, ne garantit pas (Or Hachem, deuxième discours, sixième partie, chapitre 1).
Pour Rav ‘Hasdaï Crescas, connaître D.ieu ne suffit pas à accomplir la vocation de l’homme : l’amour de D.ieu doit engager son existence. Cette distinction nous interpelle après le 7 octobre : nous pouvons comprendre ce qu’Israël a subi tout en laissant aux autres la charge de secourir, de reconstruire et de transmettre. Notre attachement prend corps lorsque nous accompagnons une famille endeuillée, soutenons un blessé ou donnons à un enfant les moyens de comprendre pourquoi son héritage juif mérite d’être vécu. La question devient alors personnelle : quelle place suis-je prêt à faire, dans ma propre vie, à ceux dont je dis partager le destin ?
Appliquée à notre situation, cette distinction explique l’écart entre défendre une idée et lui consacrer sa vie. Affirmer que la transmission juive importe ne crée pas une heure d’étude dans notre semaine. Reconnaître la solitude d’une famille éprouvée ne nous conduit pas nécessairement à lui rendre visite. Une vérité devient agissante lorsqu’elle reçoit une place dans nos priorités. C’est aussi l’enjeu d’une connaissance vécue, le Da’at.
Apprendre à reconnaître dans l’obscurité
Rav Hutner compare les miracles de Pessa’h à une lampe qui rend la présence divine manifeste.
À Pourim, cette présence reste cachée dans les événements : il faut apprendre à la reconnaître, comme on reconnaît une personne à sa voix.
Lorsque la lumière revient, cette faculté demeure acquise (Pa’had Its’hak, Pourim, maamar 34).
Nous pouvons prolonger cette idée par une question : après le 7 octobre, que garderons-nous lorsque l’émotion retombera ?
Notre réveil aura une portée durable si l’attention aux autres et la fidélité à la Torah deviennent des habitudes de vie.
Je retiens de cette image une exigence : acquérir une faculté qui survivra à l’émotion. La douleur ne rend pas automatiquement plus lucide ou plus généreux. Elle peut épuiser, isoler, briser. Reconnaître ce qu’une communauté parvient à construire après une catastrophe n’explique donc pas pourquoi les victimes ont souffert.
Nous pouvons cependant travailler à conserver une attention nouvelle : reconnaître plus tôt l’isolement d’un proche, entendre une menace sans la minimiser, discerner ce qui mérite notre engagement. La résilience acquiert alors un contenu précis. Elle devient une capacité de répondre, développée au milieu de l’épreuve et entretenue après elle.
Rabbi Tsadok : être sauvé ne signifie pas être hors de danger
Rabbi Tsadok HaCohen de Lublin souligne que Pourim apporte un salut au sein d’une condition encore précaire : les Juifs restent soumis à A’hachvéroch (Divré Sofrim, 32). Méguila (14a) rappelle cette dépendance pour expliquer l’absence du Hallel à Pourim. Une délivrance peut être réelle sans que toutes les menaces aient disparu.
Cette pensée empêche de confondre gratitude et invulnérabilité. Elle permet de célébrer la vie sauvée tout en poursuivant l’effort de protection. L’histoire juive connaît précisément cette coexistence : des délivrances auxquelles succèdent d’autres épreuves, une transmission qui continue malgré l’incertitude. Notre résilience à travers l’histoire demande à être assumée par chaque génération.

Rabbi Tsadok ajoute ailleurs qu’après avoir foi en D.ieu, l’homme doit aussi croire en lui-même : comprendre que son existence compte devant Lui (Tsidkat Hatsadik, 154). Face à ceux qui voudraient réduire le Juif à une cible, cette affirmation fonde une responsabilité : notre capacité d’étudier, de secourir et de transmettre demeure significative.
Flydubai : la gratitude rencontre le courage humain
Le 30 septembre 2026, le vol FZ1073 entre Dubaï et Tel-Aviv a été dérouté vers Tabuk. Le communiqué de Flydubai confirme un incident dans le cockpit, l’intervention de membres de son équipage présents à bord et l’atterrissage sans perte de vie. Selon les témoignages et déclarations israéliennes recueillis par Reuters, des passagers ont participé à maîtriser le copilote après l’agression du commandant.
Des rescapés ont parlé de miracle. Cette gratitude peut pleinement trouver sa place dans une lecture croyante ; elle ne remplace pas l’enquête sur les intentions de l’agresseur. Un décompte définitif de sept miracles ? Je ne peux pas le confirmer.
Ce sauvetage donne à notre interrogation une force concrète : une vie menacée exige une réponse immédiate. Le courage du commandant blessé, l’intervention des passagers et les compétences de l’équipage ont contribué au sauvetage. Remercier Hakadoch Baroukh Hou conduit aussi à reconnaître ces personnes. La foi et l’action humaine peuvent se rejoindre dans cette gratitude.
Faire durer l’engagement quand l’émotion retombe
Un danger peut nous ramener vers notre peuple ; il appartient ensuite à chacun de donner à ce retour un contenu qui dépasse l’urgence. Si toute notre identité dépend des agressions que nous subissons, nos ennemis continuent de régler notre calendrier intérieur. Étudier, célébrer Chabbat, éduquer, créer une œuvre utile donnent à notre existence des raisons positives de durer. Voilà ce que j’attends d’un réveil : une fidélité vivante assez profonde pour se maintenir lorsque nous retrouverons, enfin, le droit de respirer sans crainte.

Je voudrais que nous jugions notre réveil à une échelle simple : ce que nous acceptons de faire régulièrement. Un enfant accompagné dans son étude, une famille soutenue après les premières semaines de mobilisation, une information vérifiée avant d’être publiée donnent à la solidarité une réalité. Dans la diaspora comme en Israël, choisir une tâche et lui réserver du temps engage davantage que multiplier les déclarations. La fidélité commence aussi un jour ordinaire.
Le peuple juif doit poursuivre sa protection et prendre soin de ses blessés. Il doit donner à ses enfants les moyens d’une fidélité comprise et vécue. Il doit transformer sa solidarité en institutions fiables, accessibles à ceux qui restent seuls. Il doit offrir à l’humanité une responsabilité qui préserve la dignité humaine jusque dans l’épreuve. Il lui reste à inscrire ces exigences dans la durée, afin que la vie sauvée puisse devenir une vie pleinement habitée.
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