À Vilna, sous l’occupation nazie, le poète Shmerke Kaczerginski cache sous ses vêtements un manteau de Sefer Torah, l’enveloppe qui protège un rouleau de la Torah. Il veut soustraire cet objet au pillage et le rapporter au ghetto. L’épisode, raconté dans l’enquête de l’historien David E. Fishman, donne la mesure du danger : pour sauver une part de l’héritage juif, il faut franchir les contrôles en la portant sur soi.
Cette histoire retrouve aujourd’hui une place dans l’actualité israélienne. En octobre 2026, l’Autorité nationale pour la culture yiddish annonce à Ramat Hasharon une représentation de Di Papirene Brigade, une production musicale du théâtre Yiddishpiel et de l’école de musique Rimon. Le programme du 19 octobre, placé sous la direction d’Ohad Hitman, remet en lumière les hommes et les femmes qui ont entrepris, au cœur de la Shoah, de sauver les livres d’un monde menacé d’anéantissement.
Dans la ville des livres, le pillage s’organise
Vilna, l’actuelle Vilnius, est alors l’un des grands foyers de la vie juive européenne. Surnommée la « Jérusalem de Lituanie », elle abrite des maisons d’étude, des bibliothèques et des collections rassemblées au fil des générations. Les manuscrits rabbiniques y côtoient les œuvres littéraires et les documents de la vie communautaire. Le YIVO, institut de recherche fondé en 1925, y a constitué d’importantes archives sur les Juifs d’Europe orientale.

L’armée allemande occupe la ville le 24 juin 1941. Les persécutions et les massacres commencent rapidement ; en septembre, les Juifs sont enfermés dans deux ghettos. À Ponary, près de Vilna, les unités allemandes et leurs auxiliaires lituaniens assassinent des milliers de personnes. Tandis que la communauté est dévastée, ses bibliothèques deviennent à leur tour la cible d’une opération méthodique.
Les collections du YIVO et de la bibliothèque Strashun sont saisies. Pour les lecteurs et les chercheurs, leur valeur tient aussi aux annotations, aux correspondances et aux exemplaires rares qu’elles conservent. L’histoire de la transmission du Talmud rappelle combien le devenir de tels livres engage celui des communautés qui les étudient. À Vilna, les occupants disposent désormais de ces trésors et des personnes capables de les identifier.
Un travail forcé qui devient une entreprise clandestine
L’Einsatzstab Rosenberg, l’organisme nazi chargé du pillage culturel, a besoin de lecteurs de l’hébreu et du yiddish pour trier les ouvrages. Des intellectuels juifs sont donc réquisitionnés dans le bâtiment du YIVO, situé hors du ghetto. Les pièces jugées les plus précieuses doivent partir en Allemagne ; une grande partie du reste est destinée à être réduite en pâte à papier. Certains de ces documents doivent alimenter à Francfort un institut de recherche antisémite, au service de l’idéologie nazie.
Parmi les travailleurs se trouvent les poètes Avraham Sutzkever et Shmerke Kaczerginski, le bibliothécaire Herman Kruk, le savant Zelig Kalmanovitch et l’enseignante Rachela Pupko-Krinsky. Leurs parcours et leurs convictions diffèrent, mais ils participent à la même entreprise de sauvegarde. Des livres sont mis à l’écart, des manuscrits dissimulés, des documents confiés à des personnes sûres. Le groupe entre dans l’histoire sous le nom de « brigade de papier ».

Kalmanovitch tient son journal en hébreu et continue d’assister aux offices. Le 31 mai 1942, il y relate un jeûne public auquel participent environ trois cents hommes et femmes. Cette vie religieuse dans le ghetto apparaît dans l’étude de David G. Roskies, « Jewish Cultural Life in the Vilna Ghetto », publiée par le musée de l’Holocauste de Washington. Sous la persécution, la sauvegarde des textes accompagne ainsi la fidélité de ceux qui continuent à prier.
Chaque retour au ghetto devient un passage dangereux
Pour mettre les pièces à l’abri, il faut souvent les faire entrer clandestinement dans le ghetto. Les travailleurs en cachent sous leurs vêtements et jusque dans leurs chaussures. À la porte, une fouille peut entraîner des coups et mettre leur vie en péril. Dans un entretien publié en 2019, David E. Fishman décrit cette activité poursuivie pendant environ dix-huit mois, de février 1942 à l’été 1943.
Les documents qui franchissent les contrôles doivent ensuite disparaître dans des cachettes. Certains sont enfouis dans le ghetto ; d’autres restent dissimulés ailleurs ou sont confiés à des connaissances non juives. Les sauveteurs multiplient ainsi les moyens de préserver ce qu’ils peuvent. Ils ne disposent d’aucune garantie de retrouver un jour les pièces qu’ils mettent à l’abri.
À Varsovie, au même moment, un autre groupe rassemble les archives clandestines du ghetto autour d’Emmanuel Ringelblum. À Vilna, la tâche comprend le sauvetage de collections plus anciennes, héritées d’une vie juive que les nazis s’emploient à détruire. Dans les deux villes, des documents sont cachés pour que les générations suivantes puissent connaître ceux qui les ont laissés.
Le registre d’une maison d’étude parmi les trésors sauvés
Parmi les pièces préservées figure le pinkas, ou registre, de la maison de prière et d’étude du Gaon de Vilna. Rédigé en hébreu, il consigne des opérations juridiques et financières et conserve des références à ses enfants et à ses élèves. Sutzkever et Kaczerginski sauvent le volume et le cachent dans le ghetto. Son parcours, décrit dans l’inventaire du YIVO, permet de suivre un objet précis à travers la destruction.
D’autres dossiers contiennent des lettres adressées au Rav David Luria, grand érudit du XIXe siècle, ainsi que des registres de communautés et des décisions de tribunaux rabbiniques. À côté des œuvres littéraires, ces feuillets préservent les traces de questions étudiées, d’engagements pris et de liens entre les familles. Comme dans le parcours de la ’Hanoukia de la famille Posner, la conservation d’un objet donne aux générations suivantes accès à une histoire dont les lieux et les témoins ont souvent disparu.
Revenir chercher ce qui avait été enfoui
En septembre 1943, le dernier ghetto de Vilna est liquidé. Sutzkever et Kaczerginski parviennent à s’en échapper et rejoignent des partisans ; beaucoup de leurs compagnons ne survivent pas. Lorsque les forces soviétiques reprennent la ville en juillet 1944, les survivants de la brigade reviennent rechercher les documents cachés. Ils participent à la création d’un musée juif pour réunir les vestiges retrouvés.
Le registre de la maison d’étude du Gaon est récupéré en juillet 1944. En 1947, depuis Paris, Sutzkever l’envoie au YIVO, désormais établi à New York. Mais le sort de l’ensemble des collections demeure incertain sous le régime soviétique. Les rescapés organisent la sortie d’autres documents, notamment par la Pologne et la France, pour leur trouver un lieu de conservation durable.
Une autre part de ce patrimoine doit son salut au bibliothécaire lituanien Antanas Ulpis. En 1948, alors que des livres et des archives juives sont de nouveau menacés de destruction, il les dissimule dans l’église Saint-Georges de Vilnius. Le bulletin du YIVO du printemps 2024 rend hommage à ce second sauvetage. Après les caches du ghetto, la survie de ces pages dépend encore d’une personne décidée à les protéger.
Les pages qui permettent de raconter leur histoire
Ce que la brigade a sauvé permet aujourd’hui de retrouver des fragments d’une vie juive détruite : une correspondance, un registre, les écrits d’un maître ou d’un poète. Cette histoire donne un contenu concret au devoir de transmettre l’héritage juif. Avant de devenir des documents consultables, ces pièces ont été choisies, transportées, cachées, puis recherchées par des personnes dont plusieurs ont laissé leur propre témoignage.
L’enquête de David E. Fishman, The Book Smugglers: Partisans, Poets, and the Race to Save Jewish Treasures from the Nazis, publiée chez ForeEdge en 2017, croise journaux, mémoires, correspondances et archives administratives. La collection Sutzkever-Kaczerginski du YIVO, notamment son inventaire RG 223.2, décrit les manuscrits et les registres conservés. La Bibliothèque nationale d’Israël conserve aussi les archives de Sutzkever : son livret manuscrit Kol Nidre, achevé dans le ghetto le 6 février 1943, a été restauré et numérisé.
Ces traces permettent d’établir le sauvetage, sans reconstituer chaque passage ni chaque cachette. Des collections ont été dispersées, une grande partie a disparu, et tous les parcours ne sont pas connus. Le spectacle annoncé en Israël remet les sauveteurs devant un public ; dans les archives, leur action demeure accessible autrement. Le registre de la maison d’étude du Gaon peut encore être consulté parce que deux hommes l’ont soustrait au pillage et ont préservé sa transmission.
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