Près de six ans après la reprise de leurs relations diplomatiques, Israël et le Maroc viennent de franchir une étape que les guerres du Moyen-Orient, Gaza et la forte hostilité d’une partie de l’opinion publique marocaine n’ont pas réussi à empêcher : les deux pays ont décidé d’élever leurs représentations au rang d’ambassades et de procéder à la nomination d’ambassadeurs. Derrière ce qui pourrait apparaître comme une simple promotion diplomatique se dessine une évolution plus profonde. La relation israélo-marocaine est en train de sortir du registre exceptionnel de la normalisation pour entrer progressivement dans celui, beaucoup plus difficile à défaire, des intérêts durables entre États.
Israël et le Maroc franchissent le cap des ambassades
L’accord a été conclu le 16 septembre 2026 à New York lors d’une rencontre entre le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa’ar, son homologue marocain Nasser Bourita et l’ambassadeur américain auprès des Nations unies Mike Waltz. Selon Reuters et le ministère israélien des Affaires étrangères, Rabat et Jérusalem ont convenu de transformer leurs bureaux de liaison, de nommer des ambassadeurs, d’accroître les liaisons aériennes et de faire avancer avant la fin de 2026 des accords concernant la protection des investissements et la double imposition.
Une précision reste indispensable : les ambassades ne sont pas encore matériellement ouvertes. Au 17 septembre 2026, le site officiel du ministère israélien des Affaires étrangères présente toujours la représentation à Rabat comme le Bureau de liaison d’Israël dans le Royaume du Maroc. L’annonce constitue donc une décision politique dont la mise en œuvre diplomatique doit encore suivre.

Cette distinction permet cependant de comprendre la portée de l’événement. En décembre 2020, la déclaration tripartite signée par le Maroc, Israël et les États-Unis prévoyait déjà le rétablissement de relations diplomatiques complètes, la réouverture des bureaux de liaison, les vols directs et une coopération dans le commerce, les investissements, les technologies, l’agriculture, l’eau, l’énergie et le tourisme. Le passage aux ambassades ne crée donc pas la relation. Il l’institutionnalise.
Pourquoi Gaza n’a pas brisé la normalisation Israël-Maroc
C’est ici que l’affaire devient politiquement beaucoup plus intéressante. Après le 7 octobre 2023 et le déclenchement de la guerre à Gaza, de nombreux observateurs ont considéré que la dynamique ouverte par les accords d’Abraham risquait d’être durablement interrompue. Au Maroc, cette pression a été particulièrement visible.
Selon Arab Barometer, le soutien à la normalisation parmi les Marocains est passé de 31 % en 2022 à 13 % dans l’enquête conduite après le 7 octobre. L’organisation estime que cette chute est largement liée à la guerre à Gaza. Des manifestations importantes contre la normalisation ont également eu lieu dans le royaume. Pourtant, Rabat n’a pas rompu ses relations avec Israël.
C’est probablement le fait le plus significatif. Une relation diplomatique peut parfaitement survivre sans être populaire. Elle devient réellement solide lorsque son coût de rupture commence à dépasser son coût politique intérieur. Le Maroc semble avoir choisi cette logique.
Une relation fondée sur autre chose que la seule diplomatie
La relation israélo-marocaine possède en outre une caractéristique que l’on retrouve beaucoup moins dans d’autres normalisations arabes : elle repose sur une histoire humaine antérieure aux accords diplomatiques.
La présence juive au Maroc remonte à de nombreux siècles et a laissé un patrimoine religieux et culturel considérable. Cette dimension n’est pas seulement invoquée dans les discours officiels. Elle a été intégrée à la définition constitutionnelle de l’identité marocaine. Le préambule de la Constitution de 2011 affirme que l’identité nationale marocaine s’est enrichie de plusieurs affluents, parmi lesquels figure explicitement l’affluent hébraïque, aux côtés des héritages africain, andalou et méditerranéen.

Cette reconnaissance est exceptionnelle dans le monde arabe. Univers Torah a d’ailleurs consacré un dossier spécifique à l’histoire et au patrimoine des Juifs du Maroc. Lors de la reprise des relations en 2020, le roi Mohammed VI avait d’ailleurs rappelé les liens forts et particuliers unissant la monarchie marocaine à la communauté juive originaire du Maroc, tout en réaffirmant la position marocaine en faveur de la cause palestinienne.
C’est précisément cette double dimension qui rend le cas marocain intéressant : Rabat ne présente pas sa relation avec Israël comme l’abandon de la question palestinienne, mais comme une politique parallèle. Cette construction comporte des tensions évidentes, mais elle permet au royaume de maintenir simultanément une coopération avec Israël et une position diplomatique distincte sur le dossier palestinien.
Le Sahara occidental, élément essentiel de l’équation
Il serait cependant erroné de réduire cette relation à la mémoire judéo-marocaine. La géopolitique pèse lourd. En juillet 2023, Israël a officiellement reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Le ministère israélien des Affaires étrangères rappelle que cette décision a été transmise au roi Mohammed VI par une lettre de Benjamin Netanyahou.
Pour Rabat, le dossier du Sahara constitue l’un des axes structurants de sa politique étrangère. La normalisation avec Israël s’inscrit donc dans une convergence plus large : relations avec Washington, coopération sécuritaire, technologie, défense, investissements et reconnaissance diplomatique des intérêts stratégiques marocains.
Israël obtient de son côté un partenaire arabe important en Afrique du Nord, disposant d’une influence particulière en Afrique, dans le monde musulman et auprès de Washington. Ce n’est plus simplement un échange de gestes diplomatiques. C’est une architecture d’intérêts.
Pourquoi les accords économiques comptent autant que les ambassadeurs
La partie la moins spectaculaire de l’annonce du 16 septembre 2026 est peut-être la plus importante. La protection juridique des investissements, la suppression de la double imposition et le développement des liaisons aériennes appartiennent au langage technique de la diplomatie économique. Pourtant, ce sont précisément ces instruments qui transforment une relation politique en réalité quotidienne.
Lorsqu’apparaissent des entreprises, des investissements, des touristes, des liaisons aériennes, des administrations coopérant régulièrement et des citoyens ayant intérêt à maintenir la relation, la rupture devient progressivement plus coûteuse. C’est ainsi qu’une normalisation cesse de dépendre uniquement des dirigeants qui l’ont signée.
Un modèle pour les relations entre Israël et le monde arabe ?
Il serait prématuré d’en tirer une règle générale. L’opinion publique marocaine reste largement hostile à la normalisation selon les dernières données disponibles, et une nouvelle crise régionale pourrait encore modifier les calculs de Rabat.
Mais le Maroc fournit désormais un cas d’étude important. Pendant longtemps, une idée a dominé l’analyse du Moyen-Orient : aucune relation véritablement durable entre Israël et un pays arabe ne pouvait progresser tant que le conflit palestinien restait irrésolu.
L’évolution marocaine ne supprime pas la question palestinienne. Elle montre cependant que d’autres intérêts peuvent désormais coexister avec elle et acquérir suffisamment de poids pour empêcher la rupture. C’est peut-être là la transformation la plus importante produite par les accords d’Abraham.

La normalisation n’est plus seulement un événement diplomatique signé devant les caméras. Dans certains pays, elle commence à devenir un système d’intérêts, d’institutions et de relations humaines. Le Maroc en fournit aujourd’hui l’un des exemples les plus révélateurs.
La véritable question n’est donc plus seulement de savoir combien de pays arabes accepteront un jour de reconnaître Israël. Elle est de savoir à partir de quel moment une relation avec Israël devient suffisamment utile, suffisamment enracinée et suffisamment institutionnalisée pour survivre aux crises qui, autrefois, auraient suffi à la faire disparaître.
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