Pendant que la normalisation entre Israël et plusieurs capitales arabes paraît politiquement bloquée, une autre réalité se construit loin des déclarations publiques. Les chefs militaires d’Israël, des États-Unis et de sept États arabes se sont retrouvés discrètement en Allemagne pour parler de l’Iran et de la sécurité régionale. Derrière cette réunion apparaît peut-être l’une des transformations géopolitiques les plus profondes du Moyen-Orient : Israël n’attend plus nécessairement d’être reconnu diplomatiquement pour devenir un élément de son architecture de sécurité.
Israël et sept États arabes réunis discrètement en Allemagne
L’information révélée par Axios est considérable. La semaine dernière, dans un lieu retiré en Allemagne, de hauts responsables militaires américains, israéliens et arabes se sont réunis sous l’égide de l’amiral Brad Cooper, commandant du CENTCOM, le commandement américain chargé du Moyen-Orient. Étaient représentés Israël, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, le Qatar, la Jordanie et l’Égypte. Selon Axios, il s’agissait de la première rencontre de ce type depuis le début, en février 2026, de la campagne américano-israélienne contre l’Iran. CENTCOM a confirmé la tenue de la conférence, sans rendre public le détail des discussions.
Le fait essentiel n’est pas seulement que ces militaires se soient parlé. Plusieurs de ces États entretiennent déjà des relations officielles avec Israël. D’autres, notamment l’Arabie saoudite, le Qatar ou le Koweït, n’ont pas de relations diplomatiques normales avec Jérusalem. Pourtant, leurs responsables militaires peuvent désormais se retrouver dans la même pièce lorsqu’il s’agit d’évaluer une menace régionale. C’est ici que l’information change de nature.
La normalisation peut commencer sans ambassade
Depuis les accords d’Abraham de 2020, l’attention s’est concentrée sur les ambassades, les vols directs, le commerce et les déclarations politiques. Or une transformation moins spectaculaire s’est produite en parallèle. En 2021, Israël a été transféré de la zone de responsabilité du commandement européen américain vers celle du CENTCOM. Ce changement administratif avait une conséquence stratégique majeure : l’armée israélienne pouvait désormais être intégrée beaucoup plus naturellement aux exercices et mécanismes militaires régionaux américains.
Photographie institutionnelle de la visite officielle du président israélien Isaac Herzog et de son épouse aux Émirats arabes unis
Dès 2022, le CENTCOM expliquait devant le Congrès que l’entrée d’Israël dans son dispositif avait permis des exercices et des forums multilatéraux qui auraient été inconcevables avant les accords de normalisation, comme nous l’avons analysé dans notre dossier sur les relations entre Israël et son allié américain.
Dans son document stratégique publié en 2026, le CENTCOM affirme que le réseau régional de défense aérienne connu sous le nom de Middle East Air Defense a été utilisé en conditions réelles durant l’opération Epic Fury. Selon le commandement américain, cette coopération a contribué à l’interception de plus de 6 000 drones d’attaque et de plus de 1 500 missiles balistiques dirigés contre des forces américaines, Israël et des partenaires arabes. Ces chiffres sont ceux du CENTCOM et doivent être lus comme tels, mais ils indiquent un niveau d’interopérabilité qui aurait été politiquement difficile à imaginer quelques années auparavant.
L’Iran produit ce que la diplomatie n’avait pas réussi à produire
Le paradoxe est saisissant. Les divergences entre Israël et une partie du monde arabe restent profondes, notamment sur la question palestinienne et sur les guerres régionales. Pourtant, la géographie impose des intérêts que les discours publics ne suffisent pas à effacer.
L’Arabie saoudite en donne aujourd’hui l’illustration la plus spectaculaire : selon Reuters, Riyad a annoncé le 16 septembre que ses défenses aériennes avaient détruit la veille un drone houthi au sud de La Mecque, avant son entrée dans l’espace aérien interdit de la ville sainte. L’incident intervient dans un contexte d’escalade avec le mouvement yéménite soutenu par l’Iran. Quelques jours auparavant, le prince héritier Mohammed ben Salmane avait rencontré l’amiral Brad Cooper pour discuter de cette dégradation sécuritaire.
Les États de la région ne perçoivent évidemment pas tous Téhéran de la même manière, et il serait excessif de parler déjà d’une alliance militaire arabo-israélienne constituée. Le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou l’Égypte poursuivent des stratégies différentes et entretiennent chacun leurs propres canaux diplomatiques avec Téhéran, ce qui illustre la complexité des rapports régionaux avec l’Iran. La coopération révélée en Allemagne peut rester pragmatique, limitée et réversible, mais c’est précisément ce qui la rend intéressante.

Une alliance formelle exige un traité, une reconnaissance publique et une volonté politique durable. Une architecture de sécurité peut naître autrement : échange de renseignements, radars connectés, coordination aérienne, systèmes d’alerte et rencontres militaires régulières. La coopération peut donc précéder la normalisation.
Israël devient-il indispensable avant d’être accepté ?
C’est peut-être le véritable sujet que les images diplomatiques masquent. Pendant plusieurs décennies, la question était de savoir si les États arabes finiraient par accepter Israël ; aujourd’hui, une autre interrogation apparaît : peuvent-ils assurer durablement leur sécurité régionale sans intégrer, au moins partiellement, certaines capacités israéliennes ? La réunion allemande ne permet pas de parler d’alliance constituée, mais elle montre que les nécessités stratégiques peuvent précéder la reconnaissance politique. Israël dispose d’une expérience considérable dans la défense antimissile, les drones, le renseignement et la guerre électronique, tandis que plusieurs États du Golfe restent directement exposés aux missiles, aux drones et aux menaces contre leurs infrastructures énergétiques.
Cette évolution trouve un écho intéressant dans la pensée juive. Lorsque Bilam décrit Israël comme
עָם לְבָדָד יִשְׁכֹּן,
« un peuple qui demeure distinct » (Bamidbar 23, 9),
il ne s’agit pas nécessairement d’un appel à l’isolement. Rav Jonathan Sacks soulignait justement que la singularité d’Israël ne signifie pas qu’il doive vivre séparé du destin des nations. La Torah avait déjà dit à Avraham :
וְנִבְרְכוּ בְךָ כֹּל מִשְׁפְּחֹת הָאֲדָמָה,
« toutes les familles de la terre seront bénies à travers toi » (Béréchit 12, 3).
Israël peut donc préserver une identité irréductible tout en devenant, dans certains domaines, une ressource pour son environnement.

C’est peut-être ce que révèle aujourd’hui la géopolitique régionale. Des États arabes peuvent rester profondément en désaccord avec Israël sur plusieurs dossiers tout en jugeant certaines de ses capacités indispensables à leur propre sécurité. La transformation la plus importante du Moyen-Orient pourrait ainsi commencer avant même que son langage diplomatique soit prêt à la reconnaître : Israël n’est plus seulement un pays à accepter ou à refuser, mais un acteur dont il devient de plus en plus difficile de ne pas tenir compte.
Voir aussi
Trump : face à l'Iran nucléaire, Israël ne survivrait pas deux heures
Les déclarations sur la survie d’Israël de Donald Trump sur Netanyahou illustrent une rhétorique alarmiste et arrogante, révélatrice d’une vision simplifiée des...
Quand Israël commence à douter de son plus grand allié
Israël révèle aujourd’hui une faille profonde de l’Occident : derrière les discours sur les valeurs démocratiques, le pétrole, les intérêts économiques et les c...
Rencontre historique : Israël et les USA réaffirment leur alliance stratégique.
De retour d'un sommet avec le président Trump , le Premier ministre dresse le bilan d'une visite marquée par une convergence totale de vues sur les dossiers brû...
J.D. Vance face aux Juifs républicains : l’alliance avec Israël change de nature
J.D. Vance n’a pas rompu avec Tucker Carlson. Mais son message le plus important est ailleurs : Israël doit désormais prouver aux jeunes Américains pourquoi l’a...
Face au fondamentalisme, l'incompréhensible acharnement européen contre Israël
Face à l'extrémisme, Israël mène un combat existentiel. L'UE choisit pourtant de sanctionner l'État hébreu : une ingérence qui occulte la réalité du terrain.





Soyez le premier à commenter !