Un Juif doit-il répondre de chaque décision d’Israël ? L’État doit-il répondre de tout acte commis par un Israélien ? Et jusqu’où un allié peut-il demander des comptes sans devenir celui qui décide ?
À partir de trois événements d’août 2026, les parachiot Nitsavim et Vayelekh distinguent trois réalités que notre époque confond constamment :l’appartenance, la responsabilité et l’autorité.
Une lecture actuelle de la Torah, entre antisémitisme, responsabilité collective et souveraineté d’Israël.
Ces questions traversent l’actualité de cette fin août 2026. Aux États-Unis, quarante-cinq sénateurs démocrates ont demandé au gouvernement israélien d’agir contre les violences commises par des Israéliens en Judée-Samarie. À New York, la justice fédérale poursuit un homme pour une attaque qualifiée de crime de haine contre des fidèles réunis dans une synagogue. Dans le même temps, Washington a reproché à Israël de ne pas l’avoir averti avant une frappe en Syrie.
Une même question apparaît : qui peut légitimement être tenu responsable de qui ? Les Parachiote Nitsavim et Vayelekh, lues ensemble le 5 septembre 2026, lui donnent une profondeur particulière.
La paracha Nitsavim construit le collectif sans abolir l’individu
La paracha Nitsavim commence par une assemblée totale :
« אַתֶּם נִצָּבִים הַיּוֹם כֻּלְּכֶם לִפְנֵי ה׳ אֱלֹקֵיכֶם »
« Vous vous tenez aujourd’hui, vous tous, devant D-ieu » (Devarim 29, 9).
Chefs, anciens, enfants et étrangers : personne ne reste en dehors de l’alliance. Celle-ci engage même les générations qui ne sont pas encore nées (Devarim 29, 13-14).
Le Maharal explique que l’alliance n’est pas conclue avec une addition d’individus, mais avec Israël comme réalité collective. Les personnes et les générations passent ; la collectivité d’Israël demeure. C’est pourquoi l’alliance peut engager ceux qui ne se trouvent pas encore devant Moché (Maharal, Netsa’h Israël, chapitre 11).
La Torah reconnaît donc une existence véritable au collectif. Mais elle lui fixe aussitôt une limite.
« הַנִּסְתָּרֹת לַה׳ אֱלֹקֵינוּ וְהַנִּגְלֹת לָנוּ וּלְבָנֵינוּ »
« Les choses cachées appartiennent à D-ieu ; les choses révélées sont pour nous et nos enfants » (Devarim 29, 28).
Rachi pose la question décisive : comment la collectivité pourrait-elle répondre d’une faute secrète, qu’elle ne connaît pas et ne peut empêcher ?
Sa réponse définit les frontières de la responsabilité mutuelle. Les fautes cachées relèvent du jugement de D-ieu. La responsabilité humaine commence lorsque les faits deviennent visibles et que la société possède les moyens d’intervenir (Rachi sur Devarim 29, 28 ; Sanhédrin 43b).
Être solidaire ne signifie donc pas être coupable de tout. La Torah demande : savais-tu ? Pouvais-tu agir ? En avais-tu l’autorité ?
L’identité juive n’est pas une culpabilité collective
Cette distinction éclaire l’attaque commise le 14 août à Central Synagogue, à Manhattan. Selon le département américain de la Justice, l’accusé aurait interrompu l’office de Chabbat, frappé un fidèle, endommagé des biens, puis agressé un agent de sécurité. Il est poursuivi pour crimes de haine ; les accusations devront être établies judiciairement.

Les fidèles présents ne décidaient ni de la guerre à Gaza, ni de la politique israélienne, ni des opérations de Tsahal. Lorsqu’un Juif devient le représentant automatique de tout ce que fait Israël, la responsabilité disparaît au profit de l’imputation par appartenance.
La paracha Nitsavim ne justifie nullement ce mécanisme. La responsabilité mutuelle est une obligation morale interne au peuple juif, non une théorie de la culpabilité ethnique.
Mais la même Torah empêche l’État de se cacher derrière l’individu
Le 26 août, 45 sénateurs démocrates américains ont demandé au Premier ministre Benjamin Netanyahou de renforcer les enquêtes et les poursuites relatives aux violences commises en Judée-Samarie. Leur lettre évoque neuf citoyens américains tués depuis 2022 dans des incidents impliquant, selon ses auteurs, des résidents israéliens ou des forces de sécurité. Ce sont les affirmations de la lettre, non une qualification judiciaire uniforme des dossiers.
On peut discuter leur lecture politique ou les intentions de Washington. Mais Nitsavim interdit une réponse trop commode : « Ce sont des individus, l’État n’y est pour rien. »
Lorsque des actes sont connus, répétés et commis dans le champ d’autorité d’un État, la question institutionnelle devient légitime. La Torah refuse de rendre tout un peuple coupable de l’acte d’un homme. Elle refuse aussi que le collectif nie toute obligation alors qu’il possède le pouvoir d’enquêter, d’empêcher ou de sanctionner.
Puis vient la paracha Vayelekh qui définira l’autorité.
Moché dit à Yéhochoua :
« כִּי אַתָּה תָּבוֹא אֶת הָעָם הַזֶּה »
« Car tu viendras avec ce peuple » (Devarim 31, 7).
Quelques versets plus loin, D-ieu lui dit :
« כִּי אַתָּה תָּבִיא אֶת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל »
« Car tu conduiras les enfants d’Israël » (Devarim 31, 23).
Rachi relève la différence. Moché demande à Yéhochoua d’avancer avec les anciens et d’écouter leurs conseils. D-ieu rappelle pourtant qu’une génération ne peut être conduite par deux autorités suprêmes concurrentes : « Un seul guide pour une génération, non deux » (Rachi sur Devarim 31, 7 ; Sanhédrin 8a).
Cette distinction éclaire le différend apparu après la frappe israélienne contre la base syrienne d’Abu Duhur. L’émissaire américain Tom Barrack a affirmé qu’Israël n’avait pas averti Washington. Le ministre israélien de la Défense a répondu que des renseignements avaient été partagés avec les États-Unis, selon l’Associated Press.
Un allié peut avertir, conseiller et contester. Une alliance sans désaccord serait une fiction. Mais celui qui conseille et celui qui supportera directement les conséquences d’une erreur ne sont pas toujours le même acteur.
C’est la différence entre aller avec et conduire. Israël peut écouter son allié le plus puissant sans lui remettre la décision finale concernant sa sécurité.
Ces deux parachiote, Nitsavim–Vayelekh distinguent ainsi trois réalités que notre époque confond : l’appartenance, la responsabilité et l’autorité.
Un Juif appartient au peuple juif, mais ne répond pas personnellement de chaque décision israélienne. Un État répond de ce qui relève effectivement de son pouvoir. Un allié peut demander des comptes sans devenir le détenteur de la souveraineté.
La Torah ne résout pas ces tensions par un slogan. Elle leur rend leurs frontières. Une société commence peut-être à perdre son sens moral lorsque, avant même d’établir ce qui s’est passé, elle a déjà décidé qui devra en répondre.
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