Israël occupe dans l’ordre international une position aussi indispensable qu’inconfortable. Ses entreprises, ses chercheurs et ses institutions développent des technologies médicales, agricoles, numériques et sécuritaires utilisées bien au-delà de ses frontières. À travers l’agence israélienne de coopération internationale MASHAV, Israël transmet également son expertise dans l’agriculture, la gestion de l’eau, la santé publique et l’innovation.
Cette contribution explique pourquoi Israël est devenu un partenaire stratégique important pour les pays occidentaux. Elle n’empêche pourtant ni son isolement diplomatique ni sa mise en accusation permanente.
Israël affronte des organisations islamistes armées qui revendiquent ouvertement sa destruction. Dans le même temps, les sociétés européennes restent confrontées à une menace jihadiste que les rapports d’Europol continuent de considérer comme particulièrement préoccupante. Ces réalités ne se confondent pas, mais elles devraient au moins rendre compréhensible l’exigence de sécurité israélienne. Or Israël se retrouve souvent isolé dès qu’il emploie la force contre ceux qui attaquent sa population.
Le droit d’Israël à se défendre sous conditions
Le paradoxe est profond : Israël est recherché pour ce qu’il produit, mais contesté lorsqu’il exerce la souveraineté politique, militaire et territoriale qui rend cette puissance possible.
Les intérêts énergétiques, les alliances avec les États arabes, les rapports de force diplomatiques et les calculs électoraux expliquent naturellement une partie de cette attitude. Il serait simpliste de prétendre que l’antisémitisme commande mécaniquement chaque décision prise contre Israël.
L’antisémitisme joue néanmoins un rôle précis : il rend l’abandon d’Israël moralement moins coûteux. Lorsqu’Israël est attaqué, on lui reconnaît abstraitement le droit de se défendre ; dès qu’il exerce ce droit, les conditions imposées deviennent parfois si restrictives qu’elles risquent de le vider de sa substance. Les crimes de ses ennemis sont expliqués par leur histoire, leur colère ou leur situation, tandis que chaque riposte israélienne devient une accusation contre l’État juif lui-même.

Toute critique d’Israël n’est évidemment pas antisémite. Le problème commence lorsque l’acte d’un gouvernement n’est plus discuté comme une décision politique, mais utilisé pour contester la légitimité de l’existence nationale juive. La définition de travail de l’antisémitisme proposée par l’IHRA cite précisément l’application à Israël de critères qui ne seraient pas exigés d’autres nations démocratiques.
L’antisémitisme n’impose donc pas toujours les décisions ; il prépare parfois les esprits à les accepter. La sécurité d’Israël devient négociable, tandis que les services qu’il rend au monde demeurent considérés comme acquis. Cette contradiction révèle une difficulté plus ancienne : reconnaître le peuple juif autrement qu’à travers les catégories forgées par les civilisations qui l’ont dominé.
Le judaïsme : une religion, un peuple et une nation
Pendant une grande partie de l’histoire, les puissances dominantes ont défini elles-mêmes la place du Juif. Une partie de la chrétienté en fit le témoin humilié d’une Alliance supposément dépassée. Dans de nombreux régimes musulmans, le statut de dhimmi accordait au non-musulman une protection conditionnelle, mais le maintenait dans une position juridiquement subordonnée.
La modernité ouvrit au Juif les portes de l’émancipation, mais lui demanda souvent de reléguer dans la sphère privée l’identité religieuse et nationale que ses pères avaient préservée au prix des persécutions et de l’exil. Il pouvait devenir citoyen à condition que son judaïsme cesse, en quelque sorte, d’être une réalité collective.
Ces modèles savaient penser le Juif comme membre d’une minorité religieuse, rarement comme partie d’un peuple porteur d’une histoire nationale. Or Rav Saadia Gaon écrivait déjà que la nation d’Israël n’est nation que par sa Torah (Émounot Védéot, troisième traité, chapitre 7). Cette formule ne réduit pas Israël à une communauté de croyants. Elle affirme que sa Torah constitue un peuple, organise une mémoire, règle une vie collective et l’inscrit dans une alliance.
Israël n’est donc pas la transformation tardive d’une religion en nationalisme. Il rend visible l’unité ancienne entre peuple, Torah, terre, mémoire et responsabilité.
Le retour du peuple juif sur la terre d’Israël
Le Ramban compte parmi les commandements positifs l’obligation de prendre possession de la terre donnée à Avraham, Yits’hak et Yaakov et de l’habiter. On peut discuter de la traduction politique et halakhique de ce principe ; on ne peut soutenir sérieusement que le lien entre le peuple juif et sa terre serait une invention européenne récente (Ramban, ajouts au Séfer Hamitsvote, commandement positif 4).
Le Maharal approfondit cette idée dans Nétsa’h Israël. Dès le premier chapitre, il définit l’exil comme un écart par rapport à l’ordre normal : un peuple dispersé parmi d’autres, privé de son lieu propre, ne se trouve pas dans son état définitif.

Les empires ont fini par prendre la dispersion pour la condition naturelle du Juif et son retour pour un dérèglement de l’histoire. Le Maharal inverse ce regard : l’exil constitue la rupture ; le rassemblement restaure une cohérence brisée.
Cette pensée ne fonde ni supériorité raciale ni mépris des nations. Elle leur retire le pouvoir de décider ce que le judaïsme doit devenir. Rome a détruit un royaume sans pouvoir abolir l’alliance. L’éternité d’Israël signifie que son identité ne dépend pas du verdict des empires.
Antisémitisme : quand la haine devient un intérêt politique
La Méguilat Esther décrit avec une précision saisissante le passage de l’hostilité à la raison d’État. Haman ne dit pas au roi Assuérus qu’il hait les Juifs. Il construit un dossier administratif : « Il existe un peuple dispersé et séparé… ses lois sont différentes… et il n’est pas dans l’intérêt du roi de le laisser en paix » (Esther 3, 8).
Haman, cet Hitler antique, apparaît ainsi comme l’un des premiers organisateurs bibliques de l’accusation collective. La différence juive devient un risque politique ; la haine adopte le vocabulaire respectable de la sécurité et de l’utilité publique. Rav Jonathan Sacks a consacré à ce mécanisme un enseignement intitulé Haman, le premier antisémite.
Le mécanisme moderne n’est pas identique. Les dépendances énergétiques, les investissements, les coalitions diplomatiques et certains équilibres électoraux peuvent cependant faire d’Israël une variable d’ajustement commode. L’héritage antisémite facilite alors l’acceptation d’une politique demandant au peuple juif de réduire sa sécurité pour préserver les intérêts des autres. Cette mécanique historique est développée dans l’étude d’Univers Torah sur la haine des Juifs chez les nations.
La mission d’Israël parmi les nations du monde
Dans le Kouzari, Rav Yehouda Halevi compare Israël au cœur parmi les organes du corps humain (Kouzari, deuxième partie, 36-44). Le cœur ne remplace aucun membre et ne peut vivre séparé du corps. Il reçoit cependant avec une intensité particulière ce qui traverse l’organisme.
Cette place n’accorde pas à Israël un privilège confortable. Elle lui impose une responsabilité plus lourde et l’expose davantage aux désordres du monde. Pour Rav Chimchon Raphaël Hirsch, notamment dans son commentaire sur Chémot 19, 6, la séparation d’Israël ne signifie ni mépris des nations ni repli sur soi. Elle protège une mission morale qui ne peut être accomplie qu’à condition de ne pas se dissoudre.
Israël ne retrouve pas sa souveraineté pour devenir une puissance dispensée de toute limite. Il retrouve la possibilité d’assumer dans l’histoire une responsabilité que l’exil l’empêchait d’exercer pleinement. C’est le sens profond de [la vocation spirituelle d’Israël selon le Maharal](https://www.universtorah.com/pensee-juive/israel-identite-juive/vocation-spirituelle-israel-maharal).
La Torah n’accorde aucun blanc-seing à la puissance israélienne. Israël doit protéger la vie, rechercher la justice et répondre de ses actes, sans avoir à demander pardon d’exister.
L’État d’Israël ne supprime pas la vulnérabilité juive ; il change sa position dans l’histoire. Le Juif peut désormais protéger, construire, décider, se tromper et corriger. Cette liberté dérange parfois davantage que sa mémoire persécutée. Le Juif mort suscite une compassion sans conséquence ; le Juif souverain possède le pouvoir d’agir.
L’élection du peuple juif comme responsabilité
Rav Jonathan Sacks décrivait l’antisémitisme comme un virus politique capable de muter. Les Juifs furent accusés d’être séparés puis trop assimilés, capitalistes puis communistes, sans patrie puis excessivement attachés à leur État. Ces contradictions montrent que l’accusation se déplace afin de conserver sa cible.
Sa réponse n’était pas le repli. Dans son livre La Dignité de la différence, Rav Sacks montre qu’un véritable universel n’exige pas la disparition des identités particulières. La Torah affirme qu’Adam Harichone est créé à l’image de D.ieu et qu’Israël entre dans une alliance singulière. L’unité de D.ieu n’impose pas l’uniformité humaine.
Emmanuel Levinas refuse lui aussi de transformer la singularité juive en autosatisfaction. Dans son essai Une religion d’adultes, il définit l’élection comme un surplus de responsabilité. Être élu signifie exiger davantage de soi, non réclamer moins de comptes.
Cette responsabilité concerne également l’État d’Israël. Elle ne lui accorde aucune immunité morale, mais ne saurait être détournée en obligation d’impuissance.
La souveraineté d’Israël face au jugement des nations
Le véritable scandale d’Israël apparaît alors : un peuple longtemps expulsé, persécuté et désarmé est revenu sur la terre de sa mémoire, dans la langue de ses prophètes. Ses décisions peuvent être jugées, son existence ne devrait plus être placée en procès.
Comprendre Israël, c’est reconnaître qu’un peuple dispersé, persécuté et souvent déclaré disparu n’a jamais renoncé au droit de poursuivre sa propre histoire.
Les empires qui prétendaient fixer sa place ont disparu, tandis qu’Israël a conservé sa Torah, sa langue,
sa mémoire et l’espérance du retour.

Sa souveraineté retrouvée ne demande ni indulgence ni admiration, mais la reconnaissance d’un droit refusé aux Juifs durant des siècles : protéger leur vie et décider de leur avenir.
Israël accepte que ses actes soient jugés, mais refuse que chaque faute réelle ou supposée serve à remettre son existence en procès.
La question posée aux nations est désormais celle-ci : sauront-elles rencontrer le peuple juif vivant, debout et maître de son destin, après avoir si longtemps cru pouvoir écrire sa fin ?
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