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Abraham, l'homme qui ramena la Chekhina

De la faute d’Adam à la construction du Michkan, Nissim Baroukh retrace l’éloignement puis le retour de la Présence divine. À travers Caïn, le Déluge et Babel, il montre comment la jalousie, le désir et la recherche des honneurs fragilisent l’homme. Les qualités d’Abraham éclairent alors le lien entre la droiture de conduite et l’étude de la Torah.

Abraham, l'homme qui ramena la Chekhina
Abraham, dont les qualités amorcent le retour de la Présence divine. Image générée par IA.
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Vingt générations conduisent d’Adam à Abraham, et six autres mènent d’Abraham au don de la Torah au mont Sinaï. Ces vingt-six générations forment un tout : elles vont de la Création jusqu’au Sinaï.

Pour comprendre ce qui s’y joue, je propose de fonder notre réflexion sur une Michna, un enseignement des Maximes des Pères. Rabbi Eléazar HaKappar y enseigne : « La jalousie, le désir et la recherche des honneurs font sortir l’homme du monde » (Avot 4, 21). Cette Michna ne donne pas simplement un conseil de conduite : elle nous offre une véritable grille de lecture pour mieux comprendre notre histoire et le retour de la Chekhina, la Présence divine.

Dans le jardin d’Éden

Dès la première faute, les trois forces sont présentes : la jalousie, le désir et les honneurs. Le désir d’abord : le serpent aborda Ève parce qu’il la désirait (Rachi sur Béréchit 3, 1). La jalousie ensuite : pour la convaincre, le serpent attribue à D-ieu sa propre jalousie. Si D-ieu vous interdit cet arbre, lui suggère-t-il, c’est qu’Il en a mangé pour créer le monde, et « tout artisan hait ceux qui exercent le même métier » (Rachi sur Béréchit 3, 5, d’après Béréchit Rabba 19, 4). Les honneurs enfin : le serpent promet « Vous serez comme Elo-him », c’est-à-dire, selon Rachi, comme des créateurs de mondes (Béréchit 3, 5).

La femme voit alors que l’arbre est « un objet de désir pour les yeux », une taava, et qu’il est « désirable pour acquérir l’intelligence » (Béréchit 3, 6). La conséquence de la faute est celle qu’énonce notre Michna : l’homme sort de son monde. « L’Éternel D-ieu le renvoya du jardin d’Éden » (Béréchit 3, 23).

Caïn : la jalousie

Avec Caïn, la jalousie passe au premier plan. Le verset en donne la cause :

« L’Éternel considéra Hével et son offrande ; Il ne considéra pas Caïn et son offrande. Caïn en fut très irrité » (Béréchit 4, 4-5).

Le Midrach, commentaire des Sages sur le texte biblique, ajoute deux autres motifs de dispute (Béréchit Rabba 22, 7). Selon une première explication, les deux frères s’étaient partagé le monde : l’un avait pris la terre, l’autre les troupeaux et tous les biens mobiliers. Selon Rabbi Houna, une sœur jumelle supplémentaire était née avec Hével : Caïn la réclamait parce qu’il était l’aîné, Hével parce qu’elle était née avec lui. Dans tous les cas, c’est la jalousie qui conduit au meurtre. Et Caïn devient « errant et fugitif sur la terre » (Béréchit 4, 12).

Le Déluge : le désir

Avec la génération du Déluge, c’est le désir qui domine. « Les fils des puissants virent que les filles de l’homme étaient belles, et ils prirent pour femmes toutes celles qu’ils choisirent » (Béréchit 6, 2). Rachi explique que ces « fils des puissants » étaient les fils des princes et des juges, et qu’un puissant s’emparait de la fiancée avant son mari. Le désir s’appuie ici sur le pouvoir et les honneurs.

Puis la terre se remplit de ’hamas, de violence et de spoliation (Béréchit 6, 11). Cette fois, la sanction n’est plus l’exil, mais la destruction :

« J’effacerai l’homme que J’ai créé de la face de la terre » (Béréchit 6, 7).

Babel : les honneurs

Dans l’épisode de la tour de Babel, les hommes recherchent les honneurs : « Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet atteigne les cieux, et faisons-nous un nom » (Béréchit 11, 4). Rachi dévoile l’une de leurs intentions : « Il n’a pas le droit de se réserver les mondes d’en haut ; montons au firmament et faisons-Lui la guerre » (Rachi sur Béréchit 11, 1).

L’humanité s’était unie contre le Maître du monde. La réponse divine brisa cette unité : « Descendons et confondons là leur langage, afin qu’ils ne comprennent plus le langage l’un de l’autre » (Béréchit 11, 7). Rachi décrit la scène : l’un demande une brique, l’autre lui apporte du mortier (Rachi sur Béréchit 11, 7). Ils ne peuvent plus travailler ensemble, et « l’Éternel les dispersa de là sur la face de toute la terre » (Béréchit 11, 8).

La clé

Cette lecture s’appuie sur une source. Le Sfat Emet la rapporte au nom de son grand-père, le ’Hidouché Harim, qui la tenait du Maguid de Kozhnitz. Les épisodes de Caïn, du Déluge et de Babel, dit-il, ont été écrits « parce que tout homme porte en lui quelque chose de ces générations et doit se corriger […]. Caïn : la jalousie. Le Déluge : le désir. La Dispersion : les honneurs » (Sfat Emet, Noa’h, 5656). Le Sfat Emet explique aussi ce que signifie « sortir du monde » : ces trois forces font perdre à l’homme son tselem, l’image divine dans laquelle il a été créé.

Noa’h : le monde sauvé, mais pas relevé

Au milieu de cette chute, il y a Noa’h. Le Déluge ramène le monde presque à son point de départ. Au commencement, « la terre était informe et vide, et l’obscurité couvrait la face de l’abîme », le tehom (Béréchit 1, 2). Au Déluge, « toutes les sources du grand abîme jaillirent, et les écluses du ciel s’ouvrirent » (Béréchit 7, 11). L’abîme remonte et recouvre tout : le monde est au bord du chaos.

Les Maximes des Pères le résument ainsi :

« Dix générations d’Adam à Noa’h, pour faire connaître la patience du Créateur, car toutes ces générations L’irritaient, jusqu’à ce qu’Il amène sur elles les eaux du Déluge » (Avot 5, 2).

Noa’h et sa famille survivent au Déluge ; grâce à eux, l’humanité n’est pas effacée.

La Michna poursuit : « Dix générations de Noa’h à Abraham […], car toutes ces générations L’irritaient. » Après le Déluge viendra Babel. Rachi explique la différence entre Noa’h et Abraham. De Noa’h, il est écrit qu’il « marchait avec D-ieu » (Béréchit 6, 9) ; Abraham, lui, marchait « devant » D-ieu (Béréchit 24, 40). Noa’h avait besoin d’un soutien, tandis qu’Abraham se fortifiait et avançait de lui-même dans sa droiture (Rachi sur Béréchit 6, 9). Noa’h sauve le monde, mais il ne ramène pas la Présence divine. Car celle-ci, nous allons le voir, s’était éloignée.

Les sept firmaments

Un Midrach permet de mesurer cette chute. Il enseigne qu’à l’origine, la Chekhina résidait dans notre monde. Puis, à chaque faute, elle s’est retirée d’un degré, d’un firmament à l’autre, jusqu’au septième (Béréchit Rabba 19, 7 ; voir aussi Chir Hachirim Rabba 5, 1) :

  • après la faute d’Adam, au premier firmament ;
  • après Caïn, au deuxième ;
  • après la génération d’Énos, au troisième ;
  • après la génération du Déluge, au quatrième ;
  • après la génération de Babel, au cinquième ;
  • après les gens de Sodome, au sixième ;
  • après les Égyptiens, « aux jours d’Abraham », au septième.

Le Midrach ne précise pas la faute des Égyptiens. Mais l’épisode de la Torah où Abraham se rend en Égypte se trouve dans notre paracha, la section hebdomadaire de la Torah, Lech Lekha : Pharaon fait prendre Saraï (Béréchit 12, 10-20). Cet épisode peut donc éclairer l’allusion du Midrach, sans que celui-ci établisse explicitement ce rapprochement.

Abraham

Le Midrach ne s’arrête pas là. Il poursuit : « Puis sept justes se levèrent et la firent redescendre : Abraham, Its’hak, Yaakov, Lévi, Kehat, Amram et Moché. » La Michna d’Avot nous révèle que les générations se sont succédé et ont irrité D-ieu « jusqu’à ce que vienne Abraham notre père, qui reçut la récompense de toutes » (Avot 5, 2).

C’est à l’époque d’Abraham que la Chekhina est repoussée le plus loin, au septième firmament, à cause des Égyptiens ; mais c’est par le mérite d’Abraham qu’elle commence à redescendre. Les Maximes des Pères nous enseignent : « Celui qui a un bon œil, un esprit humble et une âme modeste est des disciples d’Abraham notre père. Celui qui a un œil mauvais, un esprit hautain et une âme avide est des disciples de Bilam » (Avot 5, 19). Chacune de ces qualités répond à l’une des trois forces du début : le bon œil s’oppose à la jalousie, l’âme modeste au désir, l’esprit humble à la recherche des honneurs. Notre paracha les montre en action.

Le bon œil, contre la jalousie. Caïn a tué son frère pour un partage. Abraham, lui, laisse Lot choisir le premier : « Toute la terre n’est-elle pas devant toi ? Si tu vas à gauche, j’irai à droite » (Béréchit 13, 9).

Abraham laisse Lot choisir la terre devant eux, en lui montrant une vallée fertile.
Abraham laisse Lot choisir sa terre, illustrant le « bon œil » opposé à la jalousie. Image générée par IA.

L’âme modeste, contre le désir. Les puissants de la génération du Déluge prenaient « toutes celles qu’ils choisissaient ». Abraham refuse le butin que lui offre le roi de Sodome : « Pas même un fil ou une courroie de sandale » (Béréchit 14, 23).

L’esprit humble, contre les honneurs. Les hommes de Babel voulaient se faire un nom. Abraham, lui, « invoque le Nom de l’Éternel » (Béréchit 12, 8). Et c’est à lui que D-ieu promet ce que Babel cherchait : « Je rendrai grand ton nom » (Béréchit 12, 2).

Le retour de la Chekhina

Le retour de la Présence divine commence avec Abraham et s’achève avec Moché, le septième juste, qui la fait redescendre sur terre le jour où le Michkan, le sanctuaire du désert, est dressé (Chir Hachirim Rabba 5, 1 ; Bamidbar Rabba 13, 2).

Reconstitution illustrative du Michkan dans le désert, avec Moché au premier plan.
Le Michkan, sanctuaire du désert : le retour de la Chekhina s’achève avec Moché. Image générée par IA.

Mais par quel mérite garder la Présence divine ? Un Midrach répond, à propos de ces mêmes vingt-six générations qui conduisent d’Adam au don de la Torah (Vayikra Rabba 9, 3) :

אָמַר רַבִּי יִשְׁמָעֵאל בַּר רַב נַחְמָן: עֶשְׂרִים וְשִׁשָּׁה דּוֹרוֹת קָדְמָה דֶּרֶךְ אֶרֶץ אֶת הַתּוֹרָה, הֲדָא הוּא דִכְתִיב: "לִשְׁמֹר אֶת דֶּרֶךְ עֵץ הַחַיִּים" (בראשית ג, כד), "דֶּרֶךְ" זוֹ דֶּרֶךְ אֶרֶץ, וְאַחַר כָּךְ "עֵץ הַחַיִּים" זוֹ תּוֹרָה.
« Rabbi Ichmaël bar Rav Na’hman a dit : “La dérekh érets, la droiture de conduite, a précédé la Torah de vingt-six générations. C’est ce qui est écrit : ‘pour garder le chemin de l’arbre de vie’ (Béréchit 3, 24). ‘Le chemin’, c’est la dérekh érets ; ensuite, ‘l’arbre de vie’, c’est la Torah.” »

Le verset nomme le chemin, dérekh, avant l’arbre de vie, ets ha’haïm : de même, la dérekh érets est venue avant la Torah.

Rabbi Eléazar ben Azaria le dit clairement : « S’il n’y a pas de dérekh érets, il n’y a pas de Torah » (Avot 3, 17). Ainsi, la Torah reçue au Sinaï ne garde la Présence divine sur terre que si ceux qui l’étudient sont des disciples d’Abraham.

Le Gaon de Vilna en donne la raison. Il compare la Torah à la pluie : la pluie fait pousser tout ce qui a été planté, les bonnes plantes comme les mauvaises herbes (Even Chelema 1, 11). De même, l’étude fait grandir l’homme tel qu’il est, avec ses qualités et avec ses défauts.

Sans les qualités d’Abraham, l’étude elle-même peut donc servir la jalousie, le désir et les honneurs, et faire de nouveau sortir l’homme du monde. C’est pourquoi le travail sur les midot, les traits de caractère, n’est pas un ajout à l’étude de la Torah : il en est la condition indispensable.

Ce n’est pas un hasard si les Maximes des Pères s’ouvrent sur ces mots : « Moché reçut la Torah du Sinaï » (Avot 1, 1), et consacrent ensuite tout un ensemble d’enseignements à la manière de bien se conduire, plutôt qu’à l’exposé des lois. Le traité qui commence par le don de la Torah enseigne ce qui permet de la garder et de préserver la Présence divine à nos côtés.

Voir aussi

Sujets traités

Avraham Kedoucha Pirké Avot Torah (texte) Adam Kayin Noah

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