Nous marchons chaque jour sans mesurer l’extraordinaire mécanique qui rend chaque pas possible. Le pied humain ne fait pas que porter notre corps : il absorbe les chocs, maintient l’équilibre et transforme continuellement le déséquilibre en mouvement. Cette mécanique ouvre également, dans la Torah, une réflexion inattendue sur l’action et le risque.
Rabbi Yehoshua Berman a proposé une métaphore saisissante pour décrire la condition du pied : Imagine que tu es un pied. Quelle vie ! Le matin, on m’enferme dans une camisole de force, la chaussette, puis dans une prison, la chaussure. Toute la journée, on marche sur moi, on saute sur moi et, parfois, un ballon me frappe avec violence. Je transpire, je sens mauvais et, le soir seulement, on me libère et on me lave. Mais le lendemain, tout recommence. Le pied pourrait ainsi se plaindre sans fin, simplement parce qu’il ignore le rôle essentiel qu’il joue dans notre existence.
Le pied humain, une architecture d’une précision exceptionnelle
Chaque pied réunit 26 os et 33 articulations, auxquels s’ajoutent plus de 100 muscles, tendons et ligaments agissant de concert pour supporter le poids, permettre la locomotion et transmettre les forces. À eux deux, les pieds comptent 52 os, soit environ le quart des os du corps humain¹.

La cheville, située à la jonction entre la jambe et le pied, associe solidité et mobilité. Elle doit supporter le poids du corps tout en permettant au pied de se déplacer vers le haut, vers le bas et légèrement sur les côtés. Le tendon d’Achille, qui relie les muscles du mollet à l’os du talon, est le tendon le plus épais et le plus résistant du corps humain. Chaque fois que nous marchons, courons, sautons ou tentons de préserver notre équilibre, la cheville et le pied s’adaptent immédiatement à la surface rencontrée.²
La plante du pied fonctionne comme un amortisseur naturel. À chaque pas, elle réduit l’impact qui se propage dans les jambes, les genoux, les hanches et la colonne vertébrale.³
Les voûtes plantaires agissent comme des ressorts : elles s’aplatissent légèrement lorsque le pied touche le sol, puis restituent une partie de cette énergie pour accompagner la propulsion vers l’avant. Chez les personnes qui marchent régulièrement pieds nus, la peau de la plante du pied peut s’épaissir et se durcir, créant une protection naturelle contre les pierres, les aspérités du sol et les surfaces irrégulières. Certaines personnes s’entraînent même à marcher sur des charbons ardents, bien qu’il ne faille évidemment pas tenter une telle expérience. Le pied est également une importante zone de transpiration : les deux pieds comptent ensemble environ 250 000 glandes sudoripares.
Tenir debout : pourquoi le corps humain ne tombe-t-il pas ?
Marcher nous paraît si naturel que nous oublions la complexité du mécanisme qui rend chaque pas possible. Chez l’être humain, qui se déplace debout sur deux jambes plutôt que sur quatre, maintenir l’équilibre constitue déjà une prouesse mécanique.⁴
Pour comprendre pourquoi, il faut d’abord préciser trois notions : le centre de masse, l’équilibre et la stabilité.
Comprendre le centre de masse
Le centre de masse est le point théorique où l’on peut considérer que se concentre toute la masse d’un objet lorsqu’on étudie son équilibre.⁵ Si l’on pouvait soutenir cet objet exactement à cet endroit, il resterait stable sans basculer. Dans un bâton composé d’un matériau homogène, le centre de masse se trouve au milieu. Dans un balai, il se situe davantage du côté de la brosse, parce que cette partie est plus lourde. Dans une sphère homogène, le centre de masse coïncide simplement avec son centre géométrique.
Un objet reste stable tant que la projection verticale de son centre de masse demeure à l’intérieur de sa base d’appui, c’est-à-dire de la zone délimitée par ses points de contact avec le sol. Dès que cette ligne passe à l’extérieur de cette base, l’objet commence à basculer. Plus la base d’appui est large et plus le centre de masse est bas, plus la stabilité est grande. Un objet bas et large résiste donc mieux au renversement qu’un objet haut et étroit.

Chez l’être humain debout, le centre de masse se situe généralement au niveau du bas-ventre ou du bassin. Il n’est toutefois pas fixe. Lorsque nous levons les bras, par exemple, il se déplace vers le haut. Un centre de masse plus bas favorise généralement la stabilité, même si celle-ci dépend aussi de la morphologie, de la posture et de la répartition du poids.⁶
De la chaise au vélo : le rôle de la base d’appui
Lorsqu’une personne est assise sur une chaise, la verticale de son centre de masse tombe normalement à l’intérieur de la base d’appui formée par les quatre pieds de la chaise. En revanche, lorsqu’elle se balance sur les deux pieds arrière, cette base devient beaucoup plus étroite. Dès que le centre de masse passe derrière la ligne formée par ces deux points d’appui, la chute devient inévitable. Rav Avigdor Miller ztz’l disait que se balancer de cette manière revient à voler, puisque cela endommage la chaise.
Le même principe s’applique aux véhicules. Dans une voiture, la base d’appui correspond au rectangle formé par les quatre points de contact des roues avec le sol. Tant que la projection verticale du centre de masse demeure à l’intérieur de ce rectangle, le véhicule reste stable. C’est pourquoi les voitures de sport sont généralement basses et larges : leur centre de masse plus bas et leur large base d’appui limitent le risque de renversement.⁷
Dans un bus israélien en mouvement, il est donc judicieux d’écarter légèrement les pieds afin d’élargir sa base d’appui et de mieux résister aux accélérations, aux freinages et aux virages.
Le vélo illustre le cas inverse. À l’arrêt, sa base d’appui est extrêmement étroite, puisqu’elle se réduit à la ligne reliant les deux points de contact des roues avec le sol. Rouler à vélo exige donc une multitude de corrections permanentes. Le corps, les yeux, les mains et l’oreille interne du cycliste doivent travailler ensemble afin de maintenir le centre de masse commun du vélo et du cycliste au-dessus de cette base très réduite.
La marche, une succession de chutes maîtrisées
C’est ici que la véritable singularité de la marche humaine apparaît. Le corps humain possède un centre de masse relativement élevé, alors qu’il repose sur une base d’appui étroite : les pieds. La station debout demeure donc naturellement instable. Marcher consiste précisément à transformer cette instabilité en mouvement contrôlé.
Lorsque nous avançons, nous soulevons un pied et déplaçons le corps vers l’avant. Le centre de masse quitte alors la petite base d’appui formée par le pied resté au sol. Le pied en suspension se pose ensuite au bon moment pour recevoir le poids du corps, élargir de nouveau la base d’appui et empêcher la chute. Le même cycle recommence avec l’autre pied. La marche est ainsi une succession de déséquilibres maîtrisés.
Le véritable prodige tient à la coordination permanente des pieds, des chevilles, des muscles, des articulations, des yeux et du système nerveux. À chaque pas, le corps commence en quelque sorte à tomber vers l’avant, puis le pied suivant se place exactement au bon endroit pour le rattraper. Lorsque nous courons, le phénomène devient encore plus spectaculaire : durant une partie de chaque foulée, aucun pied ne touche le sol. Les pieds doivent alors absorber le choc, stabiliser le corps et fournir l’impulsion nécessaire au pas suivant.⁸ Le pied remplit donc simultanément trois fonctions : amortir, informer le cerveau sur l’équilibre⁹ et propulser le corps.
Pourquoi la peur de tomber finit par empêcher d’avancer
Cette mécanique de la marche permet aussi de comprendre une idée essentielle du Moussar, le travail moral par lequel l’homme apprend à se transformer à la lumière de la Torah. Pour avancer, il faut accepter le risque de tomber, puis apprendre à se relever. Les premiers pas d’un enfant le montrent avec une simplicité parfaite : il tombe, pleure parfois, se relève et recommence jusqu’à ce que l’équilibre devienne naturel.

Rav Avigdor Miller Zal racontait l’histoire d’un homme chargé de préparer un rapport à remettre la semaine suivante. Lorsque son patron lui demande où il en est, il répond : Regardez : l’ordinateur est intact, puisque je ne l’ai même pas allumé. Les crayons sont encore taillés et les cahiers n’ont jamais été ouverts. Voilà ce que produit le refus absolu du risque : rien n’est abîmé, mais rien n’est accompli. Dans le monde des affaires, on résume cette idée par une formule simple : sans risque, aucun gain.
Dans la Torah, l’action commence là où la certitude s’arrête
Le Tanakh et l’enseignement des Sages présentent de nombreux hommes et femmes qui ont choisi d’agir.¹⁰ Avraham Avinou court au-devant de ses invités et incarne le ‘hessed, la bonté active tournée vers autrui. Moché intervient lorsqu’il voit un Égyptien frapper un Hébreu et prend ouvertement la défense de l’un de ses frères. Selon l’enseignement des Sages, Na’hchon ben Aminadav s’avance le premier dans la mer, ouvrant la voie à tout le peuple. Pin’has intervient devant une transgression publique et met fin à l’épidémie. Esther, enfin, se présente sans autorisation devant A’hachvéroch, au péril de sa vie. Sa décision conduira à la chute de Haman et à l’échec de son projet d’extermination.
Tous ces récits expriment une même vérité : notre monde est le lieu de l’action. L’homme ne progresse pas en cherchant à supprimer toute incertitude. Il avance en accomplissant le pas que la situation exige, comme le corps accepte un bref déséquilibre pour se mettre en mouvement.
Et si ce n’est pas maintenant, alors quand ?
וְאִם לֹא עַכְשָׁיו אֵימָתָי
(Pirqé Avot 1,14).
Notes
- Le corps humain compte 206 os. Les 248 « évarim », souvent traduits par membres ou organes, ne correspondent pas nécessairement à des os au sens anatomique moderne. Un Éver peut désigner une partie fonctionnelle du corps ou une unité structurelle.
- Les pieds contiennent des milliers de terminaisons nerveuses. Ils sont donc particulièrement sensibles au toucher, à la pression, à la douleur et à la température.
- Pendant la marche, chaque pied supporte momentanément une charge supérieure au poids du corps en raison des forces produites par l’élan vers l’avant.
- La course exige une coordination encore plus remarquable, tout comme la marche sur une corde raide.
- Le centre de masse dépend de la répartition de la matière dans l’objet. Le centre de gravité correspond au point d’application de la force gravitationnelle totale. Sur Terre, pour les objets ordinaires et dans un champ gravitationnel pratiquement uniforme, les deux centres coïncident généralement.
- Ce principe explique le danger d’une balustrade trop basse : si un enfant passe la tête et le haut du corps au-delà de la rambarde, son centre de masse peut sortir de la base d’appui et provoquer sa chute.
- La 2CV était réputée très stable. Cette stabilité venait notamment de son centre de masse relativement bas, de sa suspension souple et d’une base d’appui suffisamment large.
- La marche sur une corde raide montre avec force le rôle des pieds dans l’équilibre. Le centre de masse doit rester exactement au-dessus de la corde, faute de quoi le funambule tombe.
- Le système vestibulaire, situé dans l’oreille interne, joue un rôle essentiel dans le maintien de l’équilibre et agit en coordination avec les informations transmises par les pieds.
- Les références aux pieds sont nombreuses dans la Torah, la Guémara et les enseignements de ‘Hazal. La paracha Ekev porte elle-même le nom du talon. Yaakov saisit le talon d’Essav. Dans Guittin 56b, les pieds de Vespasien gonflent sous l’effet de la joie lorsqu’il apprend qu’il devient empereur. Rabban Yo’hanan ben Zakkaï lui conseille de faire passer devant lui une personne qu’il n’apprécie pas, afin que le déplaisir produise l’effet inverse. Le récit illustre le lien entre les émotions et les réactions corporelles.
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Édité par universtorah.com à partir du texte du Professeur Daniel Nessim
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