Une intelligence artificielle peut citer le Talmud, rapprocher des commentaires, proposer une problématique et même formuler un ‘Hidouch plausible. Mais peut-elle véritablement étudier la Torah ? La réponse dépend d’un mot central de la pensée juive : le Da’at. Car la Torah n’est pas seulement un ensemble de connaissances à traiter. Elle est une parole qui demande à celui qui l’étudie de s’y engager, d’en répondre et d’en être transformé.
Intelligence artificielle et raisonnement : que disent réellement les études scientifiques ?
Ce que conclut l’étude d’Apple
La recherche scientifique actuelle impose d’abord une prudence salutaire. En juin 2025, l’étude The Illusion of Thinking, menée par des chercheurs d’Apple, a testé plusieurs grands modèles de raisonnement sur des problèmes dont la complexité pouvait être augmentée progressivement.
Pourquoi son protocole a été contesté
Les auteurs ont observé trois régimes. Sur les tâches simples, certains modèles classiques obtenaient de meilleurs résultats. Sur les tâches intermédiaires, les modèles dits raisonnants prenaient l’avantage. Au-delà d’un certain seuil de complexité, leurs performances chutaient brutalement.
Les chercheurs relevaient également que l’effort apparent de raisonnement diminuait parfois alors même que la difficulté du problème augmentait.

Cette conclusion spectaculaire a pourtant été contestée. Une première critique a montré que certaines épreuves dépassaient les limites pratiques de production du modèle et que plusieurs problèmes proposés étaient mathématiquement insolubles dans les conditions retenues.
Une réplication plus nuancée a ensuite conclu que les limites observées n’étaient ni entièrement artificielles ni aussi absolues qu’annoncé. Les modèles demeuraient fragiles sur certaines tâches longues, mais parvenaient à résoudre des problèmes beaucoup plus complexes lorsque le protocole était corrigé.
D’autres travaux ont montré que l’accès à un interpréteur informatique ou à un espace de brouillon pouvait fortement améliorer leurs performances.
La conclusion sérieuse n’est donc pas que l’intelligence artificielle « ne raisonne jamais », ni qu’elle comprend comme un être humain. Elle est plus modeste : ses performances dépendent du problème, de sa formulation, du format de réponse et des outils mis à sa disposition.
Les expériences scientifiques mesurent une capacité opérationnelle à résoudre des tâches. Elles ne démontrent pas l’existence d’une conscience, d’une intériorité ou d’une compréhension vécue.
Il n’existe donc pas, à ce jour, de test scientifique permettant d’établir qu’une intelligence artificielle comprend au sens humain du terme.
Da’at et Torah : pourquoi comprendre exige un engagement intérieur
C’est précisément ici que la pensée juive déplace la question.
Le Da’at ne désigne pas simplement une quantité supérieure d’informations. Dans le langage de la Torah, la racine de la connaissance peut exprimer une relation qui unit celui qui connaît à ce qu’il connaît :
« וְהָאָדָם יָדַע אֶת חַוָּה אִשְׁתּוֹ »
« Adam connut ‘Hava, son épouse » (Béréchite 4,1).
Dans ce verset, la connaissance n’est pas extérieure à celui qui connaît. Elle devient lien, proximité et engagement.
Rav Moché Shapira présente, dans plusieurs de ses enseignements, le Da’at comme une puissance de חיבור, de liaison. Le Da’at réunit les éléments dispersés, relie les différents niveaux de la réalité et permet à ce qui a été intellectuellement perçu de devenir une connaissance intégrée. Il ne désigne donc pas une information simplement conservée par l’esprit, mais une vérité à laquelle la personne se rattache et à partir de laquelle elle perçoit son existence.
Il ne suffit donc pas qu’une vérité soit présente dans l’esprit. Elle doit rejoindre l’existence et devenir une manière de voir, de choisir et d’agir.
Une intelligence artificielle peut disposer, au sens fonctionnel, d’une immense capacité de traitement. Elle peut repérer des analogies, reconstruire un raisonnement, comparer des commentaires et proposer une lecture originale.
Mais rien ne permet actuellement d’établir qu’elle est intérieurement liée à ce qu’elle produit.
Elle ne devient pas plus humble après avoir expliqué l’humilité. Elle n’est pas tenue d’accomplir la Mitsva qu’elle analyse. Elle ne porte ni faute, ni mérite, ni responsabilité devant la parole étudiée.
Voilà la distinction décisive : l’IA peut produire un contenu de Torah sans devenir un sujet de Torah.
Parler ne consiste pas seulement à générer des phrases
Lorsque la Torah décrit la création de l’homme, elle affirme :
« וַיְהִי הָאָדָם לְנֶפֶשׁ חַיָּה »
« L’homme devint une âme vivante » (Beréchit 2,7).
Le Targoum Onkelos traduit :
« וַהֲוַת בְּאָדָם לְרוּחַ מְמַלְּלָא »
« Il y eut en l’homme un esprit parlant. »
Rachi explique que l’homme reçut :
« דֵּעָה וְדִבּוּר »
« La connaissance et la parole. »
À première vue, l’intelligence artificielle semble précisément avoir franchi cette frontière : elle parle.
Mais Onkelos ne réduit pas l’homme à un mécanisme capable d’assembler correctement des mots. La parole humaine procède d’un être qui perçoit, vise, répond et se tient derrière ce qu’il dit.
Une phrase n’est pleinement humaine que parce qu’un sujet peut en assumer le sens et les conséquences.
Le Rambam formule cette singularité avec une remarquable précision dans Hilkhot Yessodei HaTorah 4, 8 :
« וְהַדַּעַת הַיְתֵרָה הַמְּצוּיָה בְּנַפְשׁוֹ שֶׁל אָדָם, הִיא צוּרַת הָאָדָם »
« Le Da’at supérieur présent dans l’âme humaine constitue la forme de l’homme. »
Le Rambam ne définit pas l’être humain par son apparence physique, mais par cette faculté intellectuelle qui lui permet de connaître, de discerner et d’atteindre les réalités intelligibles.
La Torah ne nie donc nullement qu’une machine puisse accomplir des opérations intellectuelles impressionnantes. Elle pose une question différente : existe-t-il derrière ces opérations un être auquel cette connaissance appartient, un être susceptible d’être jugé par elle et de se transformer à travers elle ?
Un ‘Hidouch sans transformation est-il encore une étude ?
Le Maharal explique que l’homme est créé avec une intelligence encore en puissance et qu’il doit la faire passer à l’acte. Il écrit que l’homme fut créé afin :
« שיוציא אל הפעל כח הדברי השכלי »
« De faire passer à l’acte sa puissance de parole intellectuelle. »
Il ajoute que la perfection de l’homme s’accomplit par la Torah. L’étude n’est donc pas seulement une extraction d’informations contenues dans un texte. Elle constitue une actualisation de l’homme lui-même.
Rav ‘Haïm de Volozhin précise, dans son Néfech Ha’Haïm, que l’étude Lichma signifie notamment לשם התורה, pour la Torah elle-même, afin :
« לידע ולהבין ולהוסיף לקח ופלפול »
« De connaître, de comprendre, d’approfondir et de développer le raisonnement. »
Ces textes ne condamnent ni l’intelligence ni les instruments capables de l’assister. Ils définissent l’étude comme un acte humain réel.

L’étudiant ne doit pas seulement obtenir une réponse. Il doit mobiliser son attention, son jugement, sa fidélité et sa responsabilité.
Une intelligence artificielle pourrait peut-être produire demain un ‘Hidouch supérieur à celui de nombreux étudiants. Cela démontrerait une remarquable capacité de recombinaison, d’abstraction et peut-être même de découverte formelle.
Cela ne démontrerait pas qu’elle a étudié au sens existentiel que la Torah donne à ce mot.
Le ‘Hidouch pourrait être nouveau dans le texte sans avoir renouvelé celui qui le formule.
Science et Torah : pourquoi elles ne définissent pas l’intelligence de la même manière
Il n’existe ici aucune contradiction nécessaire entre la science et la Torah.
La science peut mesurer la robustesse, la généralisation, la mémoire de travail ou l’efficacité d’un système. Elle peut montrer que certaines capacités autrefois attribuées exclusivement à l’homme deviennent partiellement automatisables.
La Torah, elle, interroge le statut de celui qui connaît.
Qui parle ? Qui répond ? Qui accepte l’obligation née de ce qu’il comprend ?
Même une intelligence artificielle beaucoup plus performante ne résoudrait pas automatiquement cette question, car davantage de compétence ne signifie pas nécessairement davantage de Da’at.
L’enjeu pour les maisons d’étude n’est donc pas d’interdire l’outil, mais de préserver la place du sujet humain.
Utiliser l’intelligence artificielle pour localiser une source, comparer des versions, retrouver une occurrence ou vérifier une référence peut enrichir l’étude.
Lui déléguer entièrement la problématique, l’objection, la résolution et le ‘Hidouch risque en revanche de produire une Torah sans étudiant, un discours correct auquel personne n’a véritablement répondu.

La question décisive n’est plus : une machine peut-elle parler de Torah ? Elle le peut déjà.
La véritable question est celle-ci : une parole qui ne transforme pas celui qui la prononce peut-elle encore relever du Da’at ?
L’intelligence artificielle peut reproduire le langage de la Torah, parfois avec une puissance saisissante. Mais tant qu’elle ne peut ni être engagée, ni obligée, ni transformée par ce qu’elle énonce, elle demeure devant la Torah comme un miroir devant une flamme : elle en restitue la lumière sans être elle-même éclairée.
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