Un paradoxe traverse aujourd’hui une partie du monde juif américain. L’antisémitisme est largement perçu comme un problème grave, mais le lien avec Israël apparaît beaucoup plus faible chez certains groupes, notamment parmi les Juifs sans affiliation religieuse et une partie des jeunes adultes.
Une enquête AP-NORC publiée en juillet 2026 montre que 48 % des Juifs américains religieusement affiliés considèrent le soutien à Israël comme une dimension importante de leur identité juive, contre seulement 12 % des Juifs se définissant comme séculiers. Chez ces derniers, 45 % disent ne ressentir aucun attachement émotionnel à Israël. Pourtant, une autre étude récente indique que 75 % des jeunes adultes juifs américains continuent à faire régulièrement quelque chose de juif.
Ces deux enquêtes récentes font apparaître, sans mesurer exactement la même réalité, une recomposition de l’identité juive américaine.
L’énigme n’est donc pas simplement l’effacement de l’identité juive. Elle est plus précise : comment peut-on rester juif tout en perdant progressivement le récit qui reliait cette identité à Israël ?
La paracha Ki Tavo commence précisément là.
Les bikourim : posséder la terre sans oublier
Le Juif entre en Erets Israël, cultive sa terre, voit pousser ses fruits et apporte ses prémices, ces fameux bikourim, au Temple. On pourrait s’attendre à une simple bénédiction de reconnaissance.
La Torah exige davantage :
« אֲרַמִּי אֹבֵד אָבִי »
« Mon père était un Araméen errant » (Devarim 26, 5).
Le propriétaire terrien doit raconter l’histoire d’un homme qui n’avait pas de terre.
Le Ibn Ezra lit ici : Mon père, lorsqu’il vivait en Aram, était proche de la ruine. La tradition midrachique, reprise par Rachi et la Haggada, comprend autrement le verset : Lavan l’Araméen avait voulu détruire Yaakov. Les deux lectures replacent pourtant la possession présente dans une histoire de précarité et de menace. Le Sforno souligne lui aussi le contraste : Yaakov était sans demeure propre ; Israël reçoit ensuite une terre où il peut enfin s’établir (Ibn Ezra sur Devarim 26, 5 ; Sforno sur Devarim 26, 5).
Les bikourim ne sont donc pas seulement un geste de gratitude. Ils obligent celui qui possède à se souvenir d’une époque où ses ancêtres ne possédaient rien.
La Torah impose la mémoire précisément au moment où la réussite pourrait la rendre superflue.
Quand l’exil devient seulement un chapitre d’histoire
Pour le Juif qui a connu les expulsions d’Europe, la Shoah ou l’absence de refuge, l’existence d’Israël ne relevait pas d’une abstraction politique.
Pour un jeune Juif américain né plusieurs générations plus tard, Israël peut être perçu autrement : comme un État dont il évalue les choix selon les catégories politiques et morales de son environnement.
Cette évolution n’est pas nécessairement une trahison. La guerre à Gaza, les choix du gouvernement israélien et les divisions internes peuvent susciter une critique réelle. AP-NORC mesure d’ailleurs des divergences profondes au sein du monde juif américain.

Mais Ki Tavo pose une question antérieure : que devient Israël lorsque l’histoire qui explique pourquoi il existe n’est plus vécue, mais seulement connue ?
Le risque n’est pas forcément l’ignorance. C’est la désactivation de la mémoire.
Une identité sans récit finit par emprunter celui des autres
Le cultivateur de Ki Tavo ne récite pas son histoire dans une salle d’étude. Il la récite lorsqu’il tient le fruit de sa terre.
Après plusieurs générations, ce qui fut extraordinaire devient normal. Puis ce qui devient normal cesse d’exiger une explication.
Il nous donna cette terre, dit le texte (Devarim 26, 9). Le Sforno rappelle qu’Israël était sorti d’Égypte sans territoire propre avant de recevoir une terre où devenir une nation. Et lorsqu’il apporte ses fruits, explique le Sforno, il reconnaît précisément le bienfait que représente cette terre reçue (Sforno sur Devarim 26, 9 -10).
Lorsque ce récit s’efface, Israël peut être jugé uniquement à partir du présent immédiat. Sa puissance militaire est visible ; son ancienne vulnérabilité devient abstraite. Ses erreurs politiques occupent l’espace public ; la raison historique de sa souveraineté s’éloigne.
Cela ne signifie pas que l’histoire donne à Israël une immunité morale. La Torah elle-même est sévère envers Israël lorsqu’il faute.
Elle signifie qu’on ne comprend pas un peuple si on commence son histoire au dernier journal télévisé.
Le paradoxe de l’antisémitisme
AP-NORC rapporte que seuls 34 % des Juifs américains disent aujourd’hui se sentir en sécurité comme Juifs aux États-Unis. Pourtant, cette inquiétude ne produit pas mécaniquement un rapprochement avec Israël.
Pourquoi ? Parce qu’un événement inquiétant ne recrée pas automatiquement une mémoire qui n’a pas été transmise. On peut avoir peur comme Juif sans savoir exactement ce qu’Israël représente dans l’histoire juive.
Ki Tavo semble dire que la continuité ne repose donc pas seulement sur l’expérience de la menace. Elle repose sur la capacité à raconter.
Quand l’abondance affaiblit la mémoire
Plus loin apparaît une phrase étrange :
« תַּחַת אֲשֶׁר לֹא עָבַדְתָּ אֶת ה׳ אֱלֹקֶיךָ בְּשִׂמְחָה וּבְטוּב לֵבָב מֵרֹב כֹּל »
« Parce que tu n’as pas servi D-ieu avec joie et avec un cœur heureux, dans l’abondance de tout » (Devarim 28, 47).
Le danger ne naît donc pas seulement de la persécution. Il peut aussi naître de « rov kol », de l’abondance.
Une génération privée de tout sait pourquoi elle désire une terre.
Une génération qui possède tout doit apprendre pourquoi cette terre compte encore.
La vraie question n’est donc pas de savoir si chaque jeune Juif doit soutenir tel gouvernement israélien.
Elle est plus difficile : peut-on demander à une génération de rester attachée à Israël si on lui a surtout transmis des positions politiques, mais pas le récit dont Israël est l’aboutissement ?
Les bikourim apportent une réponse sévère.
On ne transmet pas une terre seulement en la possédant.
On la transmet en racontant pourquoi elle n’a jamais été évidente.
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