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Sam Altman et l’IA : que restera-t-il de notre intelligence ?

par Rav Meïr Hazan, Vendredi 9 Octobre 2026

Une IA peut améliorer nos résultats sans développer nos capacités. Des propos de Sam Altman à une expérience en classe, puis à Betsalel : comment préserver une intelligence qui progresse vraiment ?

Sam Altman et l’IA : que restera-t-il de notre intelligence ?
Sam Altman, directeur d'OpenAI, lors d'une intervention publique.

Sam Altman demande au monde d’accepter certains dommages pour bénéficier de l’intelligence artificielle. Cette position m’amène à une question que le débat sur les performances laisse souvent de côté : que deviendra l’homme qui utilise ces machines ? L’IA pourrait accélérer ses découvertes, élargir ses ambitions et rendre le savoir plus accessible. Elle pourrait aussi l’habituer à obtenir des réponses qu’il ne sait plus construire. Nous devons examiner ensemble le progrès de nos outils et celui de notre intelligence.

Accepter les risques : qui décide pour qui ?

Dans son entretien à Decoded de Politico, rapporté le 4 octobre 2026 par Reuters, le dirigeant d’OpenAI estime que les bénéfices de l’IA justifient d’accepter certains effets négatifs. Il défend une réglementation plus légère et un accès largement ouvert. Présenter ces propos comme un rejet de toute réglementation serait excessif : le désaccord porte sur l’étendue des restrictions et les risques jugés acceptables.

Son argument mérite cependant d’être interrogé. Des bénéfices considérables peuvent coexister avec des dommages concentrés sur certaines personnes. Qui établira que la découverte d’un médicament compense une fraude, une manipulation ou une dépendance intellectuelle ? Les victimes auront-elles participé à cet arbitrage ? Reconnaître qu’aucune technologie n’est sans risque ne donne pas à ses concepteurs un mandat pour fixer seuls le prix humain de sa diffusion.

Ce qui me préoccupe particulièrement, c’est la difficulté de mesurer une capacité qui s’érode alors que les résultats paraissent s’améliorer. Une société peut produire davantage de connaissances sans former suffisamment d’hommes capables de les comprendre, de les discuter et d’en répondre.

Réussir avec l’IA ne prouve pas que l’on apprend

Une expérience publiée en 2025 dans PNAS donne à cette inquiétude un contenu concret. Près d’un millier de lycéens en mathématiques ont participé à une comparaison entre un groupe sans IA, un groupe utilisant une interface proche de ChatGPT et un groupe disposant d’un tutorat conçu pour protéger l’apprentissage.

Robot d'IA aidant un adolescent avec un ordinateur et des livres scolaires à la maison
Collaboration entre l'homme et la machine : un robot doté d'intelligence artificielle participe activement à l'apprentissage d'un jeune étudiant, soulevant la question de l'avenir de l'enseignement.

Avec l’interface ordinaire, les notes progressaient de 48 % pendant les exercices assistés. Mais lorsque l’accès était retiré, les élèves obtenaient des notes inférieures de 17 % à celles du groupe qui n’avait jamais disposé de l’outil. Le tutorat encadré atténuait largement cet effet négatif. Ces pourcentages concernent les résultats de cette expérience ; ils ne mesurent ni une perte globale d’intelligence ni un dommage cérébral.

La différence est décisive. Une solution peut améliorer le travail rendu tout en laissant son utilisateur moins préparé au problème suivant. L’évaluation doit donc porter aussi sur ce qu’il sait accomplir seul. Cette exigence prolonge notre réflexion sur le risque d’une pensée devenue assistée, en montrant combien la conception du dispositif peut changer ses conséquences.

La recherche montre aussi ce que l’IA peut nous apporter

Il serait pourtant injuste d’assimiler toute assistance à un appauvrissement. L’histoire du savoir est aussi celle des instruments qui étendent notre capacité d’observation, de calcul et de comparaison. Une difficulté supprimée peut rendre possible une recherche auparavant inaccessible. Tout dépend de la tâche déléguée et de l’usage fait du temps gagné.

Le CNRS décrit ainsi l’utilisation d’AlphaFold2 pour étudier la structure de protéines impliquées notamment dans la réparation de l’ADN. Les prédictions, confrontées aux connaissances expérimentales, ont permis de formuler des hypothèses dont certaines ont été testées avec succès. Il s’agit ici d’une IA spécialisée, différente d’un assistant conversationnel.

Illustration d’une structure protéique et d’une double hélice d’ADN, avec une chercheuse et un écran de modélisation moléculaire en arrière-plan.
Illustration générée par IA évoquant l’utilisation d’AlphaFold2 pour étudier la structure de protéines impliquées dans la réparation de l’ADN, puis confronter les prédictions aux résultats expérimentaux.

Cet exemple compte précisément parce qu’il associe puissance informatique et investigation humaine. La machine fournit des possibilités ; les chercheurs examinent leur pertinence et les mettent à l’épreuve. Rien n’impose de consacrer sa vie à un calcul automatisable pour devenir un meilleur scientifique. En revanche, la facilité du calcul ne dispense jamais de comprendre ce que l’on cherche à établir.

Le même assistant peut renforcer un chercheur expérimenté et fragiliser un débutant. Le premier dispose des connaissances nécessaires pour repérer une incohérence ; le second peut prendre la fluidité du discours pour une preuve. Voilà pourquoi la démocratisation du savoir ne se réduit pas à ouvrir un compte. Elle exige des personnes capables de transmettre les moyens de juger. Si nous supprimons les étapes par lesquelles se forme cette compétence, nous risquons de dépendre demain de spécialistes que nous aurons cessé de former. Une génération peut profiter du discernement acquis par la précédente tout en négligeant de le renouveler.

Préserver notre jugement exige aussi des institutions

La vigilance individuelle ne suffira pas. L’école, l’entreprise et les pouvoirs publics choisissent les outils, les objectifs et les critères de réussite. Si seule la vitesse compte, réfléchir devient un désavantage apparent. Il faut conserver des exercices sans assistance et évaluer la compréhension durable, même lorsqu’un logiciel fournit immédiatement un travail impeccable.

Le référentiel de compétences de l’UNESCO place justement le jugement critique et la responsabilité parmi les apprentissages nécessaires. Sur le terrain de la protection des données, les recommandations de sécurité de la CNIL insistent sur l’analyse des risques dès le développement. L’encadrement peut ainsi porter sur des exigences concrètes plutôt que sur des promesses générales.

Profil de robot d'IA et logo de l'UNESCO sur fond numérique pour illustrer l'éthique de l'IA
L'Unesco tente de relever le défi de l'éthique de l'intelligence artificielle via une recommandation internationale, bien que son application concrète reste limitée.

Cette maîtrise concerne également la souveraineté, enjeu abordé dans notre dossier sur l’intelligence artificielle en Israël. Un accès généralisé ne garantit pas l’autonomie : encore faut-il pouvoir examiner les réponses, choisir ses fournisseurs et conserver une expertise humaine. Distribuer la puissance d’un outil et développer la capacité de ses utilisateurs sont deux objectifs à poursuivre ensemble.

Dvar Torah : Betsalel, le savoir qui rend les autres capables

La paracha Vayakhel décrit Betsalel comme rempli de sagesse, d’intelligence et de connaissance, pour accomplir les travaux du Michkan, le Sanctuaire : Chémot (35, 31-33). Puis elle ajoute une capacité distincte :

וּלְהוֹרֹת נָתַן בְּלִבּוֹ,
« Il a mis dans son cœur la capacité d’enseigner », Chémot (35, 34), à propos de Betsalel et d’Oholiav.

Le Rav Ibn Ezra souligne sur ce verset que de nombreux sages éprouvent de la difficulté à instruire autrui. Posséder une compétence et pouvoir la transmettre ne vont donc pas automatiquement ensemble. La Torah distingue ici l’excellence du travail et la faculté de faire accéder d’autres personnes au savoir.

Étudiant penché sur une Guemara ouverte, écartant de la main une silhouette numérique bleue symbolisant l’intelligence artificielle.
Illustration générée par IA symbolisant les limites de l’intelligence artificielle face à l’engagement intellectuel et spirituel personnel qu’exige l’étude de la Guemara.

Cette distinction éclaire notre choix. Un assistant capable de produire une réponse admirable devrait aussi nous aider à comprendre comment l’examiner. Nous retrouvons l’enjeu du Da’at dans l’étude de la Torah : une connaissance doit rejoindre celui qui l’acquiert. La pratique du débat talmudique nous oblige précisément à prendre part au raisonnement.

J’en retiens une exigence pour notre époque : mesurer aussi une intelligence à ce qu’elle permet aux autres de devenir. Le progrès décisif sera atteint lorsque, après avoir fermé l’écran, l’homme pourra penser plus profondément, vérifier plus sûrement et transmettre mieux ce qu’il a compris.