Hanan Ben Ari : pourquoi il n’osait plus dire « Hachem »
Hanan Ben Ari reconnaît avoir longtemps évité le mot « Hachem » par crainte de rebuter une partie du public israélien. Son aveu éclaire une fracture plus profonde : non pas l’absence d’identité juive, mais la difficulté à assumer son langage religieux dans l’espace culturel. Après le 7 octobre, cette frontière a commencé à bouger.

Le 29 octobre 2026, lors d’une soirée à Efrat consacrée à la mémoire de Rav Shlomo Carlebach, Hanan Ben Ari a formulé un aveu étonnant pour l’un des chanteurs les plus populaires d’Israël : pendant des années, il n’osait pas prononcer le mot « Hachem » dans ses chansons et sur scène. Il parlait d’« Elokim », qu’il jugeait plus acceptable pour le public israélien. « Hachem », expliquait-il, lui paraissait associé à la religion visible, donc au risque d’être entendu comme de la « hadata », une religiosité imposée. Ce n’est pas un détail de vocabulaire. C’est le témoignage d’un artiste qui avait appris à anticiper la gêne d’une partie de son propre public devant le langage le plus élémentaire de sa tradition.

Un chanteur religieux qui avait appris à s’autocensurer
Il faut d’abord être précis. Dans le témoignage rendu public le 29 octobre 2026, rien ne permet d’affirmer qu’un producteur, une radio ou une maison de disques lui aurait ordonné d’éviter le nom de Dieu. Je ne peux pas le confirmer. Il ne dit pas non plus que sa parnassa aurait été explicitement menacée. Ce qu’il décrit est plus subtil : une autocensure née de ce qu’il croyait savoir du marché culturel israélien. Il pensait que le public pouvait entendre « Elokim », mais qu’il reculerait devant « Hachem ».
Le mécanisme mérite attention : personne n’a besoin de censurer un artiste lorsque celui-ci a déjà intégré ce qu’il croit devoir taire pour rester audible. Ben Ari n’a pas rejeté la foi. Il a essayé de la traduire dans un langage qu’il jugeait compatible avec le centre culturel israélien.
Il faut aussi écouter l’autre moitié de son propos. Il raconte avoir été déçu par un certain monde religieux qui, selon lui, voulait parler « très haut » tout en manquant parfois les réalités humaines les plus simples. Sa crise était donc double : méfiance envers une religion mal incarnée, et méfiance envers une société israélienne supposée incapable d’entendre son vocabulaire le plus direct.
Le vrai problème n’est pas les laïcs, mais la suspicion envers le judaïsme visible
Parler ici d’une haine de soi généralisée serait trop facile et inexact. Les enquêtes montrent que même les Israéliens qui se définissent comme hilonim (laïcs), restent fortement attachés à leur appartenance juive. La difficulté se situe ailleurs : une partie de l’israélité moderne a voulu dissocier l’identité nationale juive de son langage religieux, au point que certains mots sont devenus des marqueurs de camp avant même d’être entendus pour leur sens. UniversTorah a déjà analysé ce conflit autour de l’identité juive et de l’avenir d’Israël.
C’est un paradoxe israélien. L’État juif parle hébreu, vit selon un calendrier hébraïque, commémore l’histoire juive et chante des textes bibliques lors de ses cérémonies ; pourtant une référence religieuse trop explicite peut encore être soupçonnée de franchir une frontière politique. Cette tension ne doit pas être attribuée à toute la gauche ni à tous les artistes laïcs. Mais il existe, dans certains milieux progressistes, une tendance à considérer le judaïsme public d’abord sous l’angle de la contrainte. Ben Ari emploie lui-même le mot hadata. Le problème commence lorsque la lutte légitime contre la coercition devient une suspicion envers la tradition elle-même. Dans le contexte israélien, la hadata (הדתה) désigne tout simplement l'emprise religieuse forcée : la peur que la religion s'impose discrètement dans l'école publique, l'armée et la culture laïque.
La musique israélienne n’a pourtant jamais cessé de revenir vers ses sources
L’histoire récente interdit de parler d’un effacement total. Une étude académique publiée en 2025 décrit l’essor, depuis les années 1990, des chants de prière, des piyoutim et des motifs religieux dans la pop et le rock israéliens. Une recherche consacrée aux selihot séfarades montre comment ces prières ont gagné les concerts, les médias et les plateformes numériques.

Le monde artistique israélien ne s’est donc pas simplement éloigné de la Torah. Il est traversé par une lutte sur la définition de ce qui peut être publiquement juif. Ouri Zohar avait incarné une rupture radicale avec le monde du spectacle. Hanan Ben Ari, Ishay Ribo et d’autres incarnent autre chose : rester au cœur de la culture populaire tout en y faisant entrer prières, versets et références traditionnelles. Si l’on réduit toute la culture israélienne à une élite honteuse du judaïsme, on ne voit plus ceux qui ont déjà rouvert cet espace.
Nos ennemis ont observé nos fractures
Le 7 octobre n’a pas été causé par les querelles internes israéliennes. Les responsabilités militaires, politiques et de renseignement relèvent d’autres analyses. Mais des documents du Hamas saisis à Gaza montrent que ses responsables observaient les fractures de la société israélienne, suivaient la crise de 2023 et réfléchissaient à la manière d’approfondir les contradictions internes.
Cela ne transforme pas le débat politique en faute collective. Cela rappelle une réalité stratégique : nos ennemis regardent nos divisions et cherchent à les exploiter. Une société libre peut se disputer ; elle se met en danger lorsqu’elle perd la conscience d’un destin commun. C’est aussi le sens de l’analyse d’UniversTorah sur l’unité juive face à la guerre d’usure.
La question soulevée par Ben Ari dépasse donc la musique. L’unité n’exige pas que chaque Israélien devienne religieux. Elle exige au minimum qu’un Juif n’ait pas à calculer s’il perdra son public parce qu’il prononce « Hachem ».
Après le 7 octobre, le réveil de l’identité juive
Ben Ari explique que le 7 octobre a changé son rapport à cette peur. Son interprétation est personnelle, mais elle rejoint un phénomène mesurable. En octobre 2026, le Jewish People Policy Institute constatait que 20 % des Juifs israéliens déclaraient observer davantage de traditions qu’avant la guerre, contre 10 % qui en observaient moins ; 22 % disaient croire davantage en Dieu, contre 12 % moins qu’auparavant. La majorité déclarait n’avoir pas changé. Le détail est encore plus instructif : chez les Juifs se définissant comme laïcs, la tendance allait dans l’autre sens, avec 9 % déclarant davantage de pratique contre 17 % moins, et 6 % davantage de foi contre 21 % moins. Le choc du 7 octobre a donc rapproché certains Israéliens de la tradition sans effacer la fracture culturelle.
Il n’y a donc pas de « retour religieux » uniforme. Il existe en revanche une réappropriation visible chez une partie du public. Des artistes, des animateurs et d’anciens otages ont publiquement parlé de Chabbat, de prière, de tefillin ou de Mitsvote. La tradition n’est pas un élément étranger à la société israélienne : elle appartient à son vocabulaire natif. Le phénomène rejoint, dans un autre registre, ces artistes juifs qui choisissent d’assumer publiquement leur identité plutôt que de la rendre invisible.
« Hashiveinu » : après le 7 octobre, l’appel à Dieu
Un point doit être corrigé : Hashiveinu n’est pas le nom d’un album de Ben Ari, mais celui d’une chanson, mise en ligne en octobre 2025 puis reprise en version live en septembre 2026. Elle s’appuie sur le verset qui clôt Eikha : « Hashivénou Hachem élékha venachouva, hadèch yaménou kekédem », « Fais-nous revenir vers Toi, Hachem, et nous reviendrons ; renouvelle nos jours comme autrefois » Eikha (5, 21). La version originale de la chanson intègre également la voix de Rav Shlomo Carlebach.
Le verset conjugue deux mouvements : Fais-nous revenir et nous reviendrons. Il ne remplace pas l’action humaine par la foi ; il refuse aussi l’illusion que l’homme se reconstruit uniquement par lui-même. Après la destruction, le retour est à la fois demandé et assumé.
C’est ce que révèle le parcours raconté par Ben Ari. Pendant des années, il a cru nécessaire de traduire sa foi avant de la présenter au public. Après le 7 octobre, il a estimé que ce détour n’était plus nécessaire.
Israël n’a rien à gagner à demander à ses artistes religieux de rendre leur judaïsme discret pour rester universels. Et les Juifs n’ont aucune raison d’avoir honte du vocabulaire qui a traversé l’exil, les persécutions et le retour à Sion. Être juif engage une fidélité et une transmission, pas une demande d’autorisation culturelle. La véritable unité ne consiste pas à effacer les différences entre religieux et laïcs. Elle commence lorsque personne n’exige de l’autre qu’il ampute son identité pour avoir le droit d’être entendu.