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Ce que les sociétés islamiques doivent aux Juifs

par Rav Meïr Hazan, Mercredi 21 Octobre 2026

Israël met l’islam fondamentaliste face à une contradiction : le peuple qu’il prétend dépasser demeure souverain. Hériter de sa tradition ne donne aucun droit de supprimer sa liberté.

Ce que les sociétés islamiques doivent aux Juifs
Dans l’Espagne médiévale, les savants juifs ont enrichi les connaissances des érudits arabes sans renoncer à leur identité. Illustration générée par IA.

Médecins, diplomates, marchands, poètes et philosophes, les Juifs ont contribué au développement des sociétés musulmanes par l’excellence de leur esprit et la richesse de leur savoir. Les œuvres arabes de Rabbi Yéhouda Halévy et du Rambam témoignent de ce rayonnement : écrire en arabe ne les rendait pas moins juives. Leur langue d’expression ne saurait effacer la tradition qui nourrissait leur pensée.

Après avoir étudié l’influence juive aux origines de l’islam, je veux examiner une autre forme d’effacement. Elle consiste à citer les réussites des Juifs sous des souverains musulmans comme si elles appartenaient d’abord à la religion du pouvoir. Un médecin juif devient une preuve de tolérance ; un philosophe écrivant en arabe, un produit de l’islam. Le travail, les institutions et la fidélité de ces hommes passent alors derrière le récit qui les utilise. Il faut leur rendre leur place d’auteurs.

Les Juifs ont contribué au gouvernement, à la médecine et aux échanges

Au Xe siècle, Hasdaï ibn Shaprut, médecin et diplomate juif à Cordoue, sert à la cour d’Abd al-Rahman III. La Bibliothèque nationale de France le présente aussi comme polyglotte, mécène et responsable des Juifs du royaume. Son activité montre une contribution précise au fonctionnement du califat : soigner, négocier, mobiliser des compétences linguistiques et soutenir la vie intellectuelle.

Hasdaï ibn Shaprut et Samuel HaNaguid dans un cabinet d'étude arabo-andalou du Xe siècle
Reconstitution visuelle de Hasdaï ibn Shaprut et Samuel HaNaguid dans leur espace d'étude au Xe siècle. Image générée par IA.

À Grenade, Samuel HaNaguid, également connu sous le nom d’Ibn Nagrela, cumule une œuvre hébraïque majeure et de hautes fonctions politiques et militaires. L’étude de Masha Itzhaki sur les Juifs de Grenade documente cette trajectoire. Le poète, le talmudiste et le dirigeant appartiennent au même homme. Aucune de ces dimensions n’efface les autres.

L’apport concerne aussi les réseaux commerciaux, les savoir-faire artisanaux, la traduction et la circulation des connaissances. Il ne se réduit donc pas à quelques individus exceptionnellement admis dans un palais. Des communautés organisaient l’instruction, l’entraide et la transmission juive des savoirs et des responsabilités. Leur participation à la société environnante reposait aussi sur ce travail collectif, trop souvent invisible dans les récits centrés sur les dynasties.

Parler de civilisation islamique désigne ici des sociétés gouvernées par des pouvoirs musulmans, avec leurs langues et leurs institutions. Cette désignation n’attribue pas à leur religion l’ensemble des découvertes qui s’y produisent. La différence est décisive : un cadre politique accueille des activités humaines. Il n’en devient pas automatiquement l’auteur collectif. Les contributions juives doivent garder leurs noms, leurs filiations et leurs œuvres.

L’âge d’or de l’Espagne musulmane fut aussi une création juive

Il existe bien un épanouissement remarquable de la vie juive en al-Andalus, particulièrement aux Xe et XIe siècles. Des protections politiques, des échanges et une culture savante arabophone ont ouvert des possibilités. Les Juifs les ont transformées en œuvres, en écoles et en institutions. Un environnement favorable ne compose pas un poème et ne rédige pas un traité à la place de son auteur.

Fresque de l’Espagne médiévale montrant un médecin juif examinant un patient, un philosophe et un scribe entourés de manuscrits hébraïques.
Médecine, philosophie et transmission : dans l’Espagne médiévale, les savants juifs ont enrichi les connaissances des milieux arabes et chrétiens. Une évocation de l’excellence de l’esprit juif et du rayonnement de ses enseignements, créée par IA.

La poésie hébraïque andalouse adapte des formes et des rythmes arabes tout en travaillant sa langue biblique. Cet emprunt devient une invention dans une autre tradition. Il faut savoir reconnaître cette puissance d’appropriation créatrice : les Juifs choisissent des instruments disponibles et leur donnent une destination qui leur appartient.

Mais l’expression âge d’or ne doit pas rendre illisibles les limites de cette réussite. En 1066, Joseph, fils de Samuel HaNaguid et lui-même vizir, est assassiné lors du massacre des Juifs de Grenade. La faveur accordée à une famille ne garantissait donc pas durablement la sécurité de sa communauté. Les persécutions almohades du XIIe siècle constituent une autre rupture. L’effervescence culturelle et la vulnérabilité politique font partie de la même histoire.

Écrire en arabe ne transfère pas une œuvre juive à l’islam

Le Kouzari de Rabbi Yéhouda Halévy, composé en arabe, offre un cas particulièrement éclairant. La notice bibliographique de la BnF identifie explicitement l’original arabe de ce livre consacré à la défense de la religion juive. Son arabe sert un projet sans ambiguïté : exposer la singularité d’Israël.

Le même homme écrit sa poésie en hébreu et sa réflexion philosophique dans la langue intellectuelle de son milieu. Cela révèle une maîtrise, une décision et un public. On ne peut transformer ce choix en acte d’allégeance à la vérité religieuse de l’islam. Le lecteur doit distinguer l’espace culturel où un livre devient possible et l’autorité spirituelle qu’il reconnaît.

Cette distinction protège aussi la compréhension du monde arabophone. L’arabe n’a jamais été réservé aux musulmans. Des Juifs et des chrétiens l’ont parlé, écrit, enrichi et transmis. Réserver à une confession tout ce qui s’exprime dans cette langue revient à retirer aux autres leur contribution à une culture commune.

Le cas de Salomon Ibn Gabirol, longtemps connu des Latins sous le nom d’Avicebron, mesure les effets d’un tel oubli. Sa Source de vie, composée en arabe puis traduite en latin, a nourri la philosophie médiévale. Salomon Munk a rétabli l’identité de son auteur juif au XIXe siècle. Cette histoire montre combien une œuvre peut continuer de circuler alors que l’identité de celui qui l’a pensée devient méconnue. Rendre un nom à un livre modifie aussi le récit de la civilisation qui s’en réclame.

Le Rambam enrichit le savoir arabophone sans céder son indépendance

Le Rambam, Moïse Maïmonide, compose le Guide des égarés en judéo-arabe, de l’arabe écrit en caractères hébraïques. Le dossier bibliographique du Guide des égarés permet de suivre ses éditions et ses traductions. Son Commentaire de la Michna est également rédigé en arabe, tandis que le Michné Torah est écrit en hébreu. La diversité des langues accompagne une œuvre profondément juive.

Le Rambam debout, un manuscrit ouvert à la main, enseigne devant trois étudiants arabes assis dans un cadre médiéval.
Le Rambam, grand sage juif, a partagé son savoir jusque parmi les érudits arabes de son époque. Évocation artistique de ce rayonnement intellectuel, créée par IA.

Sa contribution médicale constitue un autre apport au savoir de son temps. Les Aphorismes médicaux de Maïmonide, rédigés à l’origine en arabe, témoignent d’un travail qui dépasse l’exercice d’une fonction de médecin. Il rassemble, examine et organise des connaissances destinées à être transmises. Le savant juif participe ainsi à la production intellectuelle de l’espace où il vit.

Il faut tenir ensemble ces faits. Le Rambam appartient à l’histoire des savoirs arabophones et à celle de la pensée juive. Cette double inscription ne permet à personne de confisquer son œuvre. Son intelligence ne se réduit ni au régime qui l’accueille ni à la langue dont il se sert.

Les traductions prolongent cet apport. En faisant passer les œuvres de l’arabe à l’hébreu, puis vers d’autres publics, des savants juifs rendent accessibles des questions et des méthodes à de nouvelles générations. Le rôle du transmetteur exige lui aussi un travail intellectuel : comprendre, choisir les mots, établir des équivalences, préserver une difficulté. Cette histoire enrichit notre réflexion sur les contributions juives à l’histoire des idées.

Les influences musulmanes montrent une pensée juive capable de choisir

Les échanges ont aussi transformé les formes d’expression juives. La philosophie de langue arabe fournit des concepts et des débats auxquels le Rambam participe. Léo Strauss étudie les rapports entre Maïmonide et al-Farabi. Reconnaître cette relation permet de comprendre comment une pensée s’exerce, discute ses prédécesseurs et construit sa réponse.

Le Rambam, vêtu d’une robe bordeaux, discute avec un érudit arabe autour d’un pupitre, chacun tenant un manuscrit ouvert.
Le Rambam partage son savoir avec un érudit arabe : une évocation du rayonnement de ce grand sage juif, dont les œuvres ont nourri la réflexion des savants de son temps et des générations suivantes. Illustration créée par IA.

Rabbi Avraham, fils du Rambam, entend approfondir la vie spirituelle juive en renouant avec la voie des prophètes et des anciens pieux d’Israël. Lorsqu’il rapproche certains de leurs usages de pratiques soufies, il affirme l’antériorité de l’héritage juif et justifie leur reprise par cette origine. L’autorité qu’il invoque demeure celle de la tradition d’Israël.

Ces influences n’annulent ni l’antériorité de la Torah ni l’apport des Juifs aux sociétés musulmanes. Elles montrent leur capacité à recevoir sans disparaître. Une tradition vivante peut apprendre une méthode, discuter une philosophie ou reprendre une pratique sans transférer à autrui l’origine et le sens de son alliance.

Avant 1948, les Juifs participent aussi à leur propre émancipation

La situation des Juifs avant la fondation d’Israël ne se laisse pas enfermer dans un statut uniforme et immobile. Les réformes ottomanes du XIXe siècle engagent une transformation vers l’égalité des sujets. Edhem Eldem analyse cette question de l’égalité dans l’Empire ottoman au Collège de France. La portée et l’application des réformes restent liées aux rapports politiques de chaque territoire.

Cadenas ouvert devant une porte donnant sur Jérusalem, une famille juive et le drapeau israélien, symboles d’indépendance.
Du statut de dhimmi à la souveraineté : le peuple juif ne dépend plus d’une protection accordée sous condition. Il défend lui-même sa liberté. Illustration symbolique créée par IA.

Les Juifs agissent aussi par l’éducation. Fondée en 1860, l’Alliance israélite universelle développe des écoles autour de la Méditerranée et en Orient. Ses principes éducatifs et son histoire témoignent d’une volonté de transmettre, d’instruire et d’élargir les possibilités offertes aux enfants. Cette modernisation appartient également à l’initiative juive.

Voilà ce que je tiens à défendre : la contribution juive aux sociétés islamiques doit être nommée comme telle. Elle ne se dissout pas dans le prestige des souverains. Les œuvres de nos maîtres montrent ce qu’un peuple a su créer, transmettre et donner tout en préservant son identité juive.