
Le tournant de la Hagada de Pessa'h : "Véhi Ché'amda"
Ce passage est l'un des moments les plus intenses du Séder. On lève le verre de vin en signe de reconnaissance pour la promesse de protéger éternellement Israël et nous disons :
« Et c’est elle [la promesse] qui a soutenu nos ancêtres et nous-mêmes ; car ce n'est pas un seul [ennemi] seulement qui s'est levé contre nous pour nous exterminer, mais dans chaque génération, ils se lèvent contre nous pour nous exterminer, et le Saint Béni soit-Il nous sauve de leurs mains. »
וְהִיא שֶׁעָמְדָה לַאֲבוֹתֵינוּ וְלָנוּ, שֶׁלֹּא אֶחָד בִּלְבָד עָמַד עָלֵינוּ לְכַלּוֹתֵנוּ, אֶלָּא שֶׁבְּכָל דּוֹר וָדוֹר עוֹמְדִים עָלֵינוּ לְכַלּוֹתֵנוּ, וְהַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא מַצִּילֵנוּ מִיָּדָם.
Que signifie "VÉHI" (Et Elle) ? Les commentateurs demandent à quoi se rapporte ce "Elle". Le sens simple désigne la promesse faite par Hachem à Abraham lors de l'Alliance entre les morceaux (Brit Bein HaBetarim), assurant que sa descendance survivrait à l'oppression. Mais au sens profond, "Elle" représente la Émouna (la foi) et la Torah qui ont permis au peuple de rester debout malgré les persécutions.
L'histoire juive n'est pas une succession de paix entrecoupée de quelques guerres, mais une tentative constante d'annihilation par diverses nations "dans chaque génération". Si nous sommes là pour le raconter, ce n'est pas par notre force militaire ou politique, mais par l'intervention du Saint Béni soit-Il.
Le lien avec le miracle caché ! La fin du passage dit : "Hachem nous sauve de leurs mains". Souvent, ce sauvetage est visible, comme pour les Plaies d'Égypte, mais le texte suggère aussi que le salut est constant. Le fait qu'Israël existe encore malgré cette haine renouvelée à chaque génération est, en soi, le plus grand "miracle caché" de l'histoire, celui que les nations voient mais que nous oublions parfois de célébrer.
L'énigme du Psaume 117 : la louange des nations qui ne concerne pas Israël
Le Psaume 117 est le plus court de tout le livre des Téhillim, mais il recèle l'un des plus grands paradoxes de la foi juive. Le Roi David y interpelle le monde entier :
« Louez l'Éternel, vous toutes les nations ! Célébrez-le, vous tous les peuples ! Car Sa bonté s'est puissamment manifestée sur nous [Israël], et la vérité de l'Éternel est éternelle. Alléluia !» (Psaumes 117:1-2)
הַלְלוּ אֶת יְהֹוָה כָּל גּוֹיִם שַׁבְּחוּהוּ כָּל הָאֻמִּים כִּי גָבַר עָלֵינוּ חַסְדּוֹ וֶאֱמֶת יְהֹוָה לְעוֹלָם הַלְלוּיָהּ
La question saute aux yeux : si la bonté de D-ieu s'exerce sur nous, le peuple juif, pourquoi est-ce aux nations du monde (les Goyim) et aux peuples de chanter Ses louanges ? La logique voudrait que celui qui reçoit le bienfait soit celui qui exprime sa gratitude. Pourquoi Hachem demande-t-Il aux spectateurs de célébrer un miracle dont ils ne sont pas les bénéficiaires ?
L'Allégorie de l'Aveugle et des Bandits
Pour résoudre cette difficulté, le Maguid de Doubno (Rabbi Yaakov Kranz, XVIIIe siècle) rapporte une allégorie célèbre dans son commentaire sur ce verset.
Un homme aveugle a pour habitude d’emprunter quotidiennement le même chemin pour se rendre à la ville voisine afin d'y faire ses achats. Des bandits de grand chemin, connaissant son parcours régulier, décident de lui tendre un piège mortel. Ils creusent un trou profond au milieu du sentier et le recouvrent de branchages et de terre pour le rendre invisible. Ils se cachent alors dans les fourrés, impatients de voir l'aveugle tomber pour le détrousser.
Cependant, Celui qui connaît les pensées les plus secrètes de l'homme, en l'occurrence des goyim, décide de protéger le voyageur avant meme que le piège ne se referme. Comme il est dit :
« D-ieu qui sonde les reins et les cœurs » (Jérémie 17:10 ; Psaumes 7:10)
Dans l'anthropologie biblique, le cœur représente le siège des pensées et de la volonté, tandis que les reins symbolisent les émotions profondes, les désirs cachés et la vie intérieure.
C'est pourquoi, alors que l'aveugle n'est qu'à quelques mètres du piège, il s'arrête net, tâtonne ses vêtements et réalise qu'il a laissé son argent chez lui. Frustré par sa propre distraction, il décide de rebrousser chemin et remet son voyage au lendemain. Il rentre chez lui sans jamais savoir qu'il vient d'échapper à une mort certaine.
L'aveugle ne peut pas remercier D-ieu pour ce salut, car il ignore totalement le danger qu'il a couru. En revanche, les bandits, témoins du prodige, restent stupéfaits. Ils voient comment une simple « apparente distraction » a sauvé l'homme de leur piège. Ce sont eux qui, conscients du miracle, peuvent s'exclamer :
« Quelle grandeur est celle du D-ieu d'Israël qui veille sur les Siens ! »
C'est là le sens profond du verset : les nations du monde connaissent les complots qu'elles fomentent contre Israël. Elles savent ce qu'elles préparent dans l'ombre. Quand elles voient leurs projets échouer mystérieusement, elles sont les seules à pouvoir louer Hachem pour la bonté qu'Il manifeste envers nous.

Le Miracle dont Hachem est le seul témoin
Cette idée de "protection invisible" apparait également dans le Psaume 136, que nous récitons lors du "Grand Hallel" durant le Séder de Pessa'h :
« À Celui qui fait de grands miracles Tout seul, car Sa bonté est éternelle. » (Psaumes 136:4)
לְעֹשֵׂה נִפְלָאוֹת גְּדֹלוֹת לְבַדּוֹ כִּי לְעוֹלָם חַסְדּוֹ
Nos Sages s'interrogent dans le Midrash (Midrash Tehillim 136) : que signifie l'expression « Tout seul » (Lévado) ? Hachem aurait-Il besoin d'une assistance pour accomplir Ses miracles habituels ?
La réponse donnée par Rabbi Eléazar (Talmud de Babylone, Traité Niddah 31a) est fondamentale :
"Même celui pour qui le miracle est accompli ne connaît pas son propre miracle."
אֲפִילּוּ בַּעַל הַנֵּס אֵינוֹ מַכִּיר בְּנִסּוֹ
Le Midrash donne l'exemple d'un homme qui dort. Pendant son sommeil, une vipère s'approche pour le piquer. Au moment fatidique, l'homme bouge un membre dans son sommeil, effrayant le serpent qui s'enfuit. L'homme se réveille le matin, ignorant totalement qu'il a frôlé la mort. Seul Hachem sait ce qui s'est passé. C'est pourquoi le texte dit « Lui seul » : Il est le seul témoin du miracle.
Le lien avec la fête de Pessa'h et la Hagada
À l'approche de Pessa'h, ce message résonne avec une force particulière. Le Psaume 117 est une pièce maîtresse du Hallel que nous lisons lors du Séder. Pourquoi est-il si opportun à ce moment-là ?
Car à chaque génération son "Pharaon". C'est pourquoi, dans la Hagada, nous déclarons solennellement, comme rappelé précédemment :
"Car ce n'est pas un seul qui s'est levé contre nous pour nous exterminer, mais dans chaque génération, ils se lèvent contre nous pour nous exterminer, et le Saint Béni soit-Il nous sauve de leurs mains." (Véhi Ché'amda)
Si nous sommes encore là aujourd'hui, c'est parce que Hachem déjoue quotidiennement des projets néfastes dont nous n'avons même pas connaissance. Comme l'aveugle du Maguid de Doubno, nous avançons dans l'histoire, parfois frustrés par des "contretemps" ou des "oublis", sans réaliser que ce sont ces mêmes obstacles qui nous sauvent des fosses creusées par nos ennemis.
En récitant le Hallel le soir du Séder, nous reconnaissons que notre existence est un miracle permanent. Nous invitons les nations à louer Hachem car elles sont le miroir de notre survie : elles savent combien de fois elles ont cru nous voir disparaître, et combien de fois la main invisible de D-ieu nous a portés.
La gratitude pour l'inconnu
L'enseignement de ces Psaumes nous invite à une forme de gratitude supérieure. Nous ne devons pas seulement remercier Hachem pour les succès visibles ou les guérisons éclatantes, mais aussi pour les "non-événements" :
Pour l'accident qui n'a pas eu lieu, pour le projet malveillant qui a avorté dans le secret, pour le "trou" que nous n'avons pas vu et que nous avons évité sans en avoir conscience.
En cette période de Pessa'h, alors que nous célébrons la liberté, rappelons-nous que notre plus grande sécurité réside dans le fait que Hachem veille sur nous « seul », agissant dans l'ombre pour que nous puissions marcher en pleine lumière.
De l'Égypte à nos jours : Le miracle sous nos yeux
L'allégorie de l'aveugle et du dormeur trouve une résonance prophétique dans l'actualité brûlante du Moyen-Orient. Alors que l'État d'Israël fait face à un feu incessant de missiles et de drones, nous sommes les témoins d'une protection qui défie les lois de la logique militaire.
Lorsque nous voyons des centaines d'engins explosifs, lancés avec une intention destructrice, être interceptés ou s'écraser dans des zones désertes sans faire de victimes, nous touchons du doigt le verset : « À Celui qui fait de grands miracles Tout seul ». Si la technologie humaine est un outil, la réussite de ces interceptions et les "coïncidences" qui sauvent des vies au quotidien sont les manifestations modernes de la main invisible de Hachem.
Les nations du monde et nos ennemis eux-mêmes regardent avec stupeur cette invulnérabilité apparente. Ils savent quels moyens colossaux ils déploient pour nuire. Ils sont comme les bandits de l'allégorie, spectateurs impuissants d'un peuple qui, malgré le danger, continue de marcher.
En ce jour de Pessa'h, alors que nous nous apprêtons à dire dans la Hagada :
« Et le Saint Béni soit-Il nous sauve de leurs mains ».
Ce ne sont plus seulement des mots issus d'un passé lointain. C'est une réalité vibrante. Nous remercions Hachem pour les miracles que nous voyons sur les écrans radar, mais surtout pour ceux que nous ignorons. Tous ces projets déjoués dans l'ombre et ces menaces neutralisées avant même qu'elles n'atteignent notre ciel.
Plus que jamais, nous comprenons que la survie d'Israël ne repose pas seulement sur son armée, mais sur la fidélité éternelle de son Gardien qui ne dort ni ne sommeille, ainsi que le rapporte le Psaume 121, 4.
"Voici, celui qui garde Israël ne dort ni ne sommeille"
הנה לא־ינום ולא יישן שומר ישראל
