Adam, l'homme au singulier : Le secret de l'unité d'Israël

Par-delà les frontières et les siècles, le peuple juif est souvent décrit comme une entité indissociable. Mais d'où vient cette force organique qui transforme une multitude d'individus en un seul "Homme" ? À travers le récit de la Hagada qui évoque la descente en Égypte des 70 âmes de la famille de Ya'acov, découvrons le secret de l'unicité d'Israël.

Le récit : une confrontation de sagesse

L'histoire se déroule au 17è siècle à Łęczyca, ville du centre de la Pologne ou vivait une importante communauté juive, dont l'autorité religieuse était le Rav Shlomo Éfraïm de Luntshitz, auteur du "Kéli Yakar" et du "Ollélote Éfraïm".

Un jour le Rav se présenta devant le gouverneur pour solliciter une faveur pour les Juifs. Un prêtre se trouvait là, un homme étroit d'esprit et hostile, qui s'adressa au gouverneur en disant : « N'écoute pas sa voix et n'exauce pas sa requête. Les Juifs sont nos ennemis, et ils n'ont aucun droit de nous demander des faveurs ! »

Le gouverneur dit : « C'est une accusation grave, as-tu une preuve de ce que tu avances ? »

Le prêtre répondit : « Le Rav lui-même confirmera mes paroles. N'est-il pas dit chez vous, dans le Talmud, que vous êtes appelés "Adam" (Homme), alors que les non-juifs ne sont pas appelés "Adam" ? Ils nous considèrent comme des bêtes, et ils viennent nous demander des faveurs ! »

Le gouverneur demanda au Rav : « Est-ce vrai ? »

Le Rav sourit et dit : « Combien sont grandes les paroles des Sages, qui ont dit qu'il est interdit à un non-juif d'étudier la Torah. Il peut lire les mots, mais n'y rien comprendre ! Ce n'est pas une insulte, c'est une définition.

Il est exact qu'il est dit chez le prophète en parlant du peuple juif : "Vous êtes des hommes (Adam)". (Ézéchiel 34, 31),

Et les Sages ont enseigné dans le Talmud : (Yébamote 61a) que nous seuls sommes appelés "Adam", et non les nations :

"Vous êtes appelés 'Adam', et les adorateurs d'étoiles (les idolâtres) ne sont pas appelés 'Adam'."
אַתֶּם קְרוּיִין אָדָם וְאֵין הָעוֹבְדֵי כּוֹכָבִים קְרוּיִין אָדָם

Mais quel est le sens de cela ? Nous trouvons dans la Langue Sainte qu'il existe quatre synonymes pour désigner l'homme : Ish (אִישׁ), Guéver (גֶּבֶר), Énosh  (אֱנוֹשׁ), Adam (אָדָם)

Pourtant, seuls trois d'entre eux ont un pluriel : Ishim, Guévarim et Anashim. En revanche, le mot "Adam", n'existe qu'au singulier. On ne dit pas "Adamim" ; c'est un mot invariable, singulier et unique qui n'a pas de pluriel.

Je vais vous expliquer dit le Rav : les nations sont des "Anashim" (des hommes au pluriel), car quel est le lien entre un Italien et un Grec ? Quel est le lien entre les habitants de cette ville et ceux d'une autre ville ? Qu'importe à un homme si son voisin a faim ?

Mais le peuple d'Israël est appelé "Adam" parce qu'il est un peuple un et uni. Si un Juif souffre dans un autre pays, le Juif qui habite ailleurs s'en afflige. Si le voisin a faim, il s'empresse de lui venir en aide.

Impressionné, le gouverneur dit : « Ces paroles sont justes. L'entraide mutuelle entre les Juifs peut rendre jaloux. Il n'existe rien de tel chez nous. La preuve en est que le Rav est venu intercéder pour ses frères. Et maintenant, quelle est ta requête ? Elle sera accomplie ! » Et le visage du prêtre se couvrit de honte.

Histoire tirée des commentaires du Ben Ich Haï dans son livre Birkate 'Hayim sur les Haftarote

Approfondissement du concept d'unicité du peuple d'Israël

Ce que le Rav n'a pas dit : Non seulement tout le peuple d'Israël est comme un seul corps, mais il en est de même pour le peuple à travers ses générations ; il existe un lien entre toutes les générations confondues. Et c'est là le secret de la réincarnation (Guilgoul), par lequel une génération répare ce que la précédente a faussé.

Cette notion de Guilgoul (réincarnation) complète l'idée de l'unité d'Israël en y ajoutant une dimension temporelle.
Si le peuple d'Israël est un seul corps dans l'espace (solidarité géographique), il est aussi une seule âme à travers le temps (solidarité historique).

La responsabilité mutuelle ne s'arrête pas aux contemporains.  Puisque nous sommes des cellules d'un même organisme nommé Adam, l'âme qui revient dans une nouvelle génération (le Guilgoul) porte la mission de parfaire ce qui n'a pas été achevé précédemment.
Le Guilgoul est l'outil qui permet à l'unité d'Israël de se maintenir intacte jusqu'à sa perfection finale, chaque époque soignant les "membres" blessés de l'époque antérieure.

L'enseignement souligne donc que l'identité juive n'est pas seulement individuelle, mais collective et trans-générationnelle. L'usage du singulier "Adam" pour désigner un peuple entier montre que chaque individu est une cellule d'un même organisme.

Cette unité ne s'arrête pas au présent, elle brise même la barrière de la mort : elle relie les époques par le principe du Tikoun (réparation). Une génération peut achever le travail spirituel entamé par ses ancêtres, créant une continuité historique indestructible.

Une âme unique : du Patriarche Ya'akov à la reine Esther

L'unicité d'Israël n'est pas qu'une métaphore. Elle est inscrite au cœur même des pérégrinations du peuple juif et et se traduit par le contraste entre Jacob et Ésaü.

  • Le contraste entre Ya'acov et 'Essav

    La Torah souligne une différence frappante dans la description des familles patriarcales issues des deux jumeaux.

Pour 'Essav, le texte utilise le pluriel (Béréchite 36, 6) :

"'Essav prit... toutes les âmes (Néfashote - Au pluriel) de sa maison."
וַיִּקַּח עֵשָׂו אֶת... כָּל נַפְשׁוֹת בֵּיתוֹ  

À l'inverse, pour les soixante-dix membres de la famille de Jacob, origine du peuple juif, la Torah emploie le singulier (Béréchite 46, 27) :

 "Toute l'âme (Néfèsh - au singulier) de la maison de Ya'acov venant en Égypte était de soixante-dix."
כָּל הַנֶּפֶשׁ לְבֵית יַעֲקֹב הַבָּאָה מִצְרַיְמָה שִׁבְעִים

Rachi explique ce singulier par une raison profonde : "L'Écriture les appelle une seule âme car ils servent un D-ieu unique." L'unité de D-ieu se reflète dans l'unité de Son peuple.

  • Le mystère du "Kibel" dans la Méguila

    Cette unicité se déploie également dans le temps. La preuve la plus flagrante de cette acceptation "comme un seul homme" se cache dans un détail orthographique de la Méguilate Esther (9, 27).

"Les Juifs confirmèrent et acceptèrent..."
קִיְּמוּ וְקִבְּל הַיְּהוּדִים

Bien que l'on prononce le mot au pluriel (acceptèrent - קִבְּלוּ), il est écrit au singulier (accepte - קִבְּל). Ce décalage entre l'écrit et sa lecture nous enseigne qu'au moment du miracle de Pourim, la multitude des Juifs s'est fondue en une seule volonté. Ils ont accepté la Torah non pas comme des individus isolés, mais comme une entité unique.

En acceptant l'épreuve de Pourim, les Juifs ont agi comme une seule entité, liant non seulement les individus de l'époque, mais aussi toutes les générations futures. Ce "Adam" collectif traverse les siècles, faisant de nous les héritiers directs de chaque acte de nos ancêtres.


La projection Halakhique : Tout Israël est garant l'un pour l'autre

Le peuple d'Israël est lié par un contrat spécifique : la 'Arévoute (caution mutuelle ou garantie mutuelle).
Contrairement à une simple solidarité sociale, la 'Arévoute dans le judaïsme implique que chaque individu de la communauté juive est juridiquement et spirituellement responsable de l'autre. Si un membre du peuple manque à son devoir ou souffre, c'est l'ensemble du "corps" qui en porte la responsabilité.

Ce concept d'âme unique n'est pas seulement une idée mystique ; il est le fondement de règles concrètes dans la loi juive (Halakha). Le principe est clair :

 « Tout Israël est garant l'un pour l'autre. »
כָּל יִשְׂרָאֵל עֲרֵבִים זֶה לָזֶה

La conséquence majeure de cette "garantie" est qu'un Juif peut acquitter son prochain d'une obligation religieuse, même s'il s'est déjà personnellement acquitté de la Mitsva.

Par exemple, un Juif qui a déjà fait le Kiddouch de Chabbate ou de Yom Tov peut (et doit) le réciter une seconde fois pour un autre Juif qui ne saurait pas le faire, afin de l'en acquitter. Pourquoi ? Parce qu'en réalité, tant que mon prochain n'est pas quitte de sa Mitsva, je ne suis pas moi-même considéré comme totalement quitte de ma responsabilité collective. Puisque nous sommes un seul corps, la "dette" spirituelle de l'un est payée par l'autre.

Source Halakhique : Choulhane Aroukh, Ora'h 'Hayim 27, :4 (sur la possibilité de réciter le Kiddouch pour autrui) et Ora'h 'Hayim 167, 19 (principe général de la Bérakha pour acquitter autrui).

Le Secret du Guilgoul

Comme nous l'avons rapporté précédemment, cette unicité brise les barrières du temps. Comme le précise le Ben Ich Haï dans son livre Birkate 'Hayim sur les Haftarote :

« Non seulement tout Israël est un seul corps, mais il en est de même à travers les générations. »

C'est là le secret du Guilgoul (réincarnation) : une génération peut achever ou réparer ce qu'une génération précédente a laissé inachevé. Nous sommes un seul "Adam" qui traverse l'Histoire, un seul organisme spirituel dont le but est d'amener le monde à sa réparation finale (Tikoun).

Comme le conclut le prophète Samuel :

"Et qui est comme Ton peuple, Israël, une nation unique sur la terre." (Shmouel II 7, 23)
וּמִי כְעַמְּךָ יִשְׂרָאֵל גּוֹי אֶחָד בָּאָרֶץ