Pourquoi Aharon et non Moché ?
Un détail frappant dans l'exécution des plaies interpelle les commentateurs : les trois premières plaies, le Sang (Dam), les Grenouilles (Tsefardéa) et la vermine (Kinim), ne sont pas déclenchées par Moché, mais par son frère Aharon. C'est ce dernier qui frappe le Nil (pour les plaies du sang) et la poussière du sol avec son bâton (pour la plaie de la vermine).
Le devoir de gratitude
Le Rambane, s'appuyant sur le Midrache, souligne ici une leçon éthique fondamentale : la reconnaissance du bien (Hakarat HaTov).
Bien que le Nil et la poussière soient des éléments inanimés, ils avaient servi de protection à Moché par le passé. Le Nil l'avait porté dans son berceau de roseaux, et la poussière avait caché le corps de l'Égyptien que Moché avait frappé pour sauver un Hébreu.
Selon le Rambane, il n'était pas moralement convenable que l'instrument du châtiment de ces éléments soit celui-là même qui en avait bénéficié. Cette délicatesse nous enseigne que la reconnaissance n'est pas seulement une dette envers une personne qui nous a aidé, mais une discipline de l'âme qui doit s'exercer envers tout ce qui contribue à notre existence (même l'inerte).
La structure du monde matériel
Rav Meir Ibn Gabbay analyse cette délégation de pouvoir sous un angle plus métaphysique. Il explique que chaque plaie visait une strate spécifique de l'existence. Les premières plaies s'attaquent aux niveaux les plus bas de la création (l'eau et la terre), qui correspondent à la dimension de l'action physique pure.
Aharon, en tant que Kohen, a pour rôle d'élever la matière et de purifier les éléments physiques. En frappant le Nil et la terre, il ne détruit pas seulement une ressource égyptienne, il libère les forces matérielles de l'emprise de l'idolâtrie égyptienne. Selon le Rav, c'est une forme de rectification (Tikoun) de la matière.
La parole et l'action
Rav Moché Shapira lie ce silence de Moché lors des premières plaies à la nature de sa mission. Moché est l'homme de la Parole Divine, le canal de la Torah.
Au début du processus, la confrontation est encore très matérielle et physique. Moché intervient davantage lorsque les plaies commencent à manifester une volonté céleste directe et une parole explicite. C'est-à-dire qu'à mesure que les plaies progressent, elles ne sont plus de simples fléaux naturels, mais des messages intelligents. Moché intervient dès que la plaie nécessite d'établir un lien conscient entre le Ciel et la Terre.
Pour le Rav, Moché Rabbénou n'est pas un magicien, mais l'homme de la Parole (Dibbour). Il entre en scène quand il s'agit de démontrer que le monde n'est pas régi par le hasard, mais par une volonté morale et explicite de Di-eu qui s'exprime à travers lui.
Mais l'intervention de Aharon prépare le terrain. Car avant que la Parole (Moché) puisse transformer le monde, il faut que l'action (Aharon) vienne briser les structures de l'orgueil matériel symbolisées par le Nil, l'artère vitale de l'Égypte.