Quand l’histoire cesse d’être subie
La paracha Bo marque l’aboutissement du processus engagé depuis la paracha précédente Vaéra. Si les plaies précédentes ont déconstruit l’illusion de l’autonomie égyptienne, ici est introduit un basculement plus radical encore. La Torah ne se contente plus de briser un système oppressif. Elle fonde un monde nouveau. Pour la première fois, Israël reçoit une Mitsva collective.
Ce mois sera pour vous le premier des mois (Chémote 12, 2).
Le Rambane explique que cette injonction constitue le véritable commencement de la Torah en tant que loi d’un peuple libre. Avant même la sortie physique, Israël reçoit la maîtrise du temps.
Le Maharal souligne que l’esclavage se définit avant tout par l’aliénation temporelle. L’esclave ne dispose ni de son présent ni de son avenir. Le temps lui est imposé de l’extérieur. En donnant à Israël la sanctification du mois, la Torah restitue à l’homme sa capacité à inscrire sa vie dans un rythme choisi. La liberté commence lorsque l’homme devient acteur du temps et non plus simple objet de son écoulement.
Rav Hirsch insiste sur le fait que cette Mitsva est donnée en Égypte. La Torah enseigne que la liberté n’est pas une conséquence automatique de la sortie. Elle est une disposition intérieure qui précède l’événement. Un peuple qui ne sait pas penser le temps ne peut pas recevoir la Torah. Le calendrier juif n’est pas un outil technique. Il est une structure spirituelle qui oriente la conscience.
Les dernières plaies marquent une rupture qualitative. Le Malbim explique que la distinction entre Israël et l’Égypte devient désormais visible. Jusqu’ici, la vérité pouvait encore être relativisée. Avec les ténèbres et la mort des premiers-nés, l’opposition entre deux visions du monde devient irréductible. L’Égypte est un monde clos, figé dans la répétition. Israël incarne un monde ouvert, orienté vers un devenir.
Rav Moché Shapira explique que la mort des premiers-nés touche le cœur métaphysique de l’Égypte. Le premier-né représente la continuité naturelle, la transmission automatique du pouvoir et du sens. La plaie des premiers-nés révèle que l’histoire n’est pas déterminée par la naissance mais par la vocation. Israël n’est pas choisi parce qu’il est premier. Il est choisi parce qu’il accepte une mission.
Rav Dessler analyse la plaie des ténèbres comme une expérience intérieure. Les ténèbres ne sont pas seulement l’absence de lumière. Elles sont l’impossibilité de mouvement. L’homme enfermé dans sa propre certitude ne peut plus avancer. Pharaon voit, mais ne perçoit plus. Sa liberté s’est dissoute dans le refus répété de reconnaître une vérité qui dérange son identité.
Le Korbane Pessa’h cristallise cette révolution. Rav Hirsch montre que l’agneau, divinité égyptienne, est pris, abattu et consommé publiquement. Ce geste n’est pas une provocation politique. Il est une libération intérieure. Israël apprend à se détacher de ce qui dominait sa peur. La foi commence lorsque l’homme ose rompre avec ce qui lui semblait intouchable.
Rav Soloveitchik voit dans cette nuit une transformation de la mémoire humaine. L’histoire cesse d’être une succession d’événements subis. Elle devient un récit transmis. La sortie d’Égypte n’est pas seulement vécue. Elle est racontée, ritualisée, enseignée. La liberté se consolide par la parole et par la transmission.
La Paracha Bo enseigne ainsi que la délivrance ne consiste pas seulement à quitter un lieu. Elle consiste à quitter une manière de vivre le temps, la peur et l’identité. D-ieu ne se contente pas de libérer Israël de l’Égypte. Il lui donne les outils spirituels pour ne plus jamais y retourner intérieurement. La sortie commence dans le cœur. Elle se grave dans le temps.