L’Univers est-il fait de matière ou d’information ?
L’Univers est-il fait de matière ou d’information ? De Claude Shannon à l’ADN, la science montre comment l’information organise le réel. Mais le récit de la Paracha Beréchit va plus loin : le monde n’est pas seulement structuré, il est créé par une parole, orienté par une volonté et conduit vers une finalité.

La question paraît simple : l’Univers est-il fait de matière ou d’information ? Elle est pourtant mal posée. En physique, l’information n’est généralement ni une substance cachée derrière les particules, ni un esprit dissous dans le cosmos. Elle désigne une manière de quantifier des possibilités, de décrire des états et d’étudier ce qui peut être transmis, conservé ou effacé.

La matière désigne ce qui constitue les objets physiques, tandis que l’information décrit l’état de ces objets, leurs relations et les transformations possibles entre plusieurs configurations. Dire que l’Univers est « fait d’information » ne signifie donc pas que la matière n’existe pas, mais que sa réalité pourrait être comprise à travers les structures et les lois qui l’organisent.
John Archibald Wheeler a radicalisé le débat avec la formule « it from bit », en suggérant que la réalité physique pourrait tirer sa signification ultime de réponses binaires. Cette proposition demeure une hypothèse fondatrice sur la nature du réel, non une démonstration expérimentale établissant que la matière aurait disparu au profit d’un univers purement numérique.
La Torah parle, elle aussi, d’un monde créé par la parole. Mais employer le même mot ne suffit pas à établir une équivalence. Toute la difficulté consiste à distinguer trois niveaux : l’information mathématique, l’information biologique et le Dibbour divin (Parole divine).
Information scientifique : mesurer sans donner encore de sens
Dans son article fondateur de 1948, Claude Shannon définit le problème de la communication comme la reproduction d’un message choisi parmi plusieurs messages possibles. Sa mesure dépend donc du nombre et de la probabilité des choix. Il précise surtout que la signification du message n’appartient pas au problème technique qu’il traite. Une suite de signaux peut ainsi contenir beaucoup d’information au sens mathématique tout en étant dépourvue de sens pour celui qui la reçoit.
Autrement dit, l’information scientifique ne porte pas nécessairement un sens ou une intention : chez Shannon, elle mesure surtout les possibilités et les différences entre des signaux. En biologie, l’ADN contient des instructions que l’ARN copie temporairement afin que la cellule fabrique des protéines, mais ces instructions ne fonctionnent qu’au sein d’une machinerie moléculaire capable de les lire et de les traduire. La science peut donc décrire comment l’information est stockée, transmise et utilisée, sans pouvoir conclure, à elle seule, qu’elle provient d’un auteur ou qu’elle poursuit une finalité.
L’ADN contient-il vraiment un message ?
En biologie, le vocabulaire devient plus suggestif. L’ADN sert de matrice pour la synthèse de l’ARN, puis certaines séquences d’ARN dirigent la production de protéines. Des signaux moléculaires indiquent également où la transcription doit commencer et s’arrêter. Le mot « information » décrit ici une organisation de séquences qui produit des effets précis dans une cellule.
L’ADN contient les instructions nécessaires au fonctionnement de la cellule. L’ARN est une copie temporaire d’une partie de ces instructions, que la cellule utilise ensuite pour fabriquer les protéines.
Mais une séquence n’agit jamais seule. Elle devient fonctionnelle parce qu’un ensemble de molécules la reconnaît, la copie, la corrige, la découpe et la traduit. On peut donc proposer une distinction utile : l’ADN n’est pas un texte au sens humain, mais une structure interprétable par une machinerie biologique. Cette affirmation est une inférence conceptuelle à partir des mécanismes décrits par la biologie moléculaire, non la preuve scientifique d’un auteur ou d’une intention.
La biologie introduit ainsi un niveau absent de la seule théorie de Shannon : non seulement une différence entre des possibilités, mais une différence intégrée à un système de décodage. Il existe une syntaxe moléculaire et une fonction biologique. La science peut décrire cette fonction sans décider si l’Univers possède, en lui-même, une intention.
Quand la parole crée le monde
La Torah ouvre la Création par une formule qui ne décrit ni un son ni une transmission ordinaire :
« וַיֹּאמֶר אֱלֹהִים יְהִי אוֹר וַיְהִי אוֹר »
« Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. »
Le verset ne présente pas une parole qui informe une matière déjà constituée. La parole (Dibbour) fait advenir ce qu’elle énonce. Ce Dibbour biblique n’est donc pas seulement porteur d’un contenu. Il unit volonté, ordre et réalisation.

Les Pirké Avot formulent cette idée à l’échelle du monde entier :
« בַּעֲשָׂרָה מַאֲמָרוֹת נִבְרָא הָעוֹלָם »
« Le monde fut créé par dix paroles. » (chapitre 5, Michna 1)
Cette Michna demande immédiatement pourquoi dix paroles furent nécessaires, puisque le monde aurait pu être créé par une seule. Sa réponse relie ces paroles à la responsabilité humaine : les justes maintiennent le monde et les impies le détruisent. La pluralité de la Création n’est donc pas seulement cosmologique. Elle possède une portée morale.
Rabbénou Yona relève que, du début de la paracha Beréchit jusqu’à l’achèvement de la Création, le mot ויאמר, « Il dit », apparaît neuf fois. Le terme בראשית, « Au commencement », est lui aussi considéré comme une parole créatrice, conformément au verset : בדבר ה׳ שמים נעשו, « C’est par la parole de l’Éternel que les cieux furent faits » (Téhilim 33, 6).
Chez Shannon, l’information est une différence mesurable entre plusieurs états possibles.
Dans la cellule, elle est une différence organisée, reconnue et transformée par un système biologique.
Dans la Torah, le Dibbour est une adresse créatrice : il procède d’une volonté, institue une réalité et l’oriente vers une finalité.
Le point commun n’est donc pas le mot « information », mais le passage de l’indifférencié à l’articulé. La physique mesure des distinctions. La biologie montre comment certaines distinctions deviennent fonctionnelles. La Torah affirme que l’existence elle-même n’est pas un fait brut, mais une réalité appelée, ordonnée et responsable.
Cette comparaison ne réduit nullement la portée de Beréchit. Elle en révèle au contraire la profondeur. La physique décrit comment l’information organise les états de la matière, tandis que la Torah affirme d’emblée que l’ordre du monde procède d’une parole, donc d’une volonté, d’une intelligence et d’une finalité. Sa grandeur tient précisément à cela : elle ne se contente pas de décrire un Univers structuré, elle enseigne que cette structure possède une origine, une direction et une signification.
La finalité révèle le sens de l’ordre
Le Ram’hal décrit la conduite divine comme un processus qui mène le monde depuis sa création jusqu’à son accomplissement :
« הַנְהָגָה שְׁלֵמָה, הִיא הַהַנְהָגָה שֶׁהָאָדוֹן בָּרוּךְ הוּא מַנְהִיג אֶת עוֹלָמוֹ מִיּוֹם הִבָּרְאוֹ עַד תַּכְלִית הַשְׁלָמָתוֹ »
« La conduite parfaite est celle par laquelle le Maître, béni soit-Il, dirige Son monde depuis le jour de sa création jusqu’au terme de son accomplissement. »
Cette phrase introduit une dimension que la théorie scientifique de l’information ne contient pas par elle-même : la finalité. Une configuration physique peut être décrite en bits. Une séquence biologique peut être analysée selon sa fonction. Mais seule une pensée de la finalité demande vers quoi l’ensemble est conduit.

L’idée la plus forte n’est donc pas que « tout serait information ». Elle est plus précise : le réel possède plusieurs degrés d’intelligibilité. La science étudie les états, les transformations et les codes. La Torah révèle que l’intelligibilité du monde n’est pas son dernier mot. Au commencement, il n’y a pas seulement une différence mesurable. Il y a une parole qui veut, crée et appelle.
L’information décrit le monde, la parole lui donne un sens
La physique moderne montre que l’Univers peut être décrit comme un ensemble d’états, de relations et de transformations où l’information joue un rôle essentiel. La biologie va plus loin encore, puisque l’information génétique n’est pas seulement conservée : elle est lue, traduite et intégrée au fonctionnement du vivant. Mais dans ces deux domaines, la science explique les mécanismes sans pouvoir déterminer, par elle-même, pourquoi le réel existe ni vers quoi il est conduit.
C’est précisément ici que le récit de la Paracha Beréchit révèle toute sa profondeur. La Torah ne présente pas la Création comme une simple organisation de matière, mais comme l’effet d’une parole. Le Dibbour divin ne transmet pas seulement un contenu : il fait exister, distingue, ordonne et oriente. Les dix paroles de la Création expriment ainsi une idée qui dépasse la notion scientifique d’information : le monde n’est pas seulement structuré, il est voulu.