Souccot 1973 : une Soucca au milieu des chars
Pendant la guerre de Kippour, des soldats israéliens pourtant dispensés de la mitsva construisirent des soukkot sur leurs véhicules militaires. Des photographies d’archives ont conservé la trace de ces instants extraordinaires.

Le 17 octobre 1973, un journaliste israélien avance sur la route de Houshniya, au cœur du plateau du Golan. Autour de lui, les traces des combats sont partout. Entre deux chars endommagés, il aperçoit pourtant quelque chose d’inattendu : un toit de branchages jauni par le vent recouvre une Soucca improvisée.
Quelques soldats d’une unité blindée ont construit cette cabane fragile alors que la guerre fait toujours rage. Ils ont réussi à s’y asseoir et à accomplir la mitsva de Souccot. Puis l’ordre est arrivé de repartir combattre la dernière poche de forces syriennes dans la région.
Au milieu des blindés, des armes et de la poussière, la Soucca n’aura peut-être servi que quelques instants. Mais ces quelques instants ont traversé l’histoire.

Kippour 1973 : Soucca sur transport de troupe Israélien. Nathan Fendrich Collection / National Library of Israel
Une guerre qui se prolonge pendant Souccot
La guerre de Kippour éclate le 6 octobre 1973, en plein jeûne, lorsque les armées égyptienne et syrienne attaquent simultanément Israël. Dans le Sinaï comme sur le plateau du Golan, les premières heures sont marquées par la surprise, la confusion et des pertes considérables.
Des milliers de réservistes sont appelés précipitamment. Certains quittent la synagogue, d’autres leur famille ou leur repas précédant le jeûne. Ils rejoignent leurs unités sans savoir combien de temps ils resteront loin de chez eux.
Cinq jours plus tard commence Souccot. Mais, cette année-là, aucune transition ne sépare véritablement la gravité de Kippour de la joie de la fête. Les combats continuent sur les deux fronts. Les soldats ne retrouvent ni leur maison ni la Soucca familiale qu’ils avaient parfois commencé à préparer avant l’attaque.
La fête appelée dans la liturgie zeman sim’haténou, « le temps de notre joie », commence donc dans le fracas de la guerre.
Des soldats dispensés de la mitsva
Le grand rabbin militaire de l’époque, le rav Mordekhaï Piron, rappelle alors une évidence halakhique : les combattants engagés dans la défense du pays ne doivent pas mettre leur mission en danger pour accomplir la mitsva de résider dans la Soucca.
Leur devoir immédiat est de protéger des vies. Celui qui se trouve dans l’impossibilité d’accomplir la mitsva en raison des combats en est dispensé.
Cette décision ne ferme pourtant pas la porte à toute célébration. Là où les conditions le permettent, certains soldats cherchent spontanément un moyen de marquer la fête. Il ne s’agit pas de ralentir une opération militaire ni de prendre un risque supplémentaire, mais de profiter d’une halte pour dresser quelques parois et poser des branchages.
Ils sont dispensés de la Soucca. C’est précisément ce qui donne toute sa valeur à leur geste : ils ne construisent pas par contrainte, mais parce qu’au milieu du bouleversement ils refusent d’oublier quel jour ils vivent.
Des branchages posés sur les véhicules militaires
Les photographies conservées par la Bibliothèque nationale d’Israël montrent plusieurs de ces constructions improvisées. Sur le Golan comme dans le Sinaï, des soldats utilisent des jeeps, des véhicules semi-chenillés ou des véhicules blindés comme support.
Quelques branchages deviennent un sekhakh, le toit végétal indispensable à la Soucca. Des couvertures, des bâches ou les parois du véhicule délimitent l’espace. Tout doit pouvoir être démonté rapidement, car le véhicule peut recevoir à tout instant l’ordre de repartir.
Il est impossible d’affirmer que toutes ces constructions répondaient précisément aux exigences de la Halakha. La Bibliothèque nationale d’Israël elle-même reste prudente sur ce point. Mais un correspondant du journal Al HaMichmar, présent sur le front, rapporte avoir découvert un véhicule semi-chenillé couvert de branchages qu’il décrit comme une Soucca « parfaitement cachère ».
Ces soukkot n’ont rien des cabanes décorées des quartiers civils. Elles ne contiennent probablement ni guirlandes ni dessins d’enfants. Leur décor est celui du front : de la terre, du métal, des caisses de matériel et, parfois, des chars calcinés à quelques mètres.
Pourtant, leur toit de feuillage suffit à transformer momentanément un véhicule de guerre en lieu de mitsva.
La Soucca de Houshniya
Le témoignage le plus saisissant paraît dans le quotidien Maariv le 17 octobre 1973. Le journaliste se trouve dans la région de Houshniya, où de violents combats ont opposé les forces israéliennes et syriennes.
Sur la route, entre deux chars endommagés, il remarque une Soucca improvisée dont les branchages jaunis bougent dans le vent. Un soldat du génie lui explique que des hommes d’une unité blindée l’ont construite.
Ils ont pu s’y asseoir et accomplir la mitsva avant d’être rappelés pour combattre une dernière poche ennemie près du carrefour de Houshniya.
Le document ne donne pas leurs noms. Nous ignorons qui a eu l’idée de construire la Soucca, qui a trouvé les branches et combien de soldats ont pu y entrer. Aucun témoignage ne nous permet de reconstituer leurs paroles ou leurs pensées.
Il ne reste que cette scène sobre : des hommes s’assoient quelques instants sous un toit fragile, puis remontent dans leurs véhicules et repartent au combat.

Des soldats improvisent une Soucca au-dessus de leur transport de troupe dans le Sinaï pendant la guerre de Kippour. Crédit : Nathan Fendrich Collection / National Library of Israel
Le photographe qui se trouvait là
Plusieurs photographies de ces souccot ont été prises par Nathan Fendrich, un Juif américain âgé de 39 ans. Il était venu en Israël pour photographier des sites historiques et archéologiques. Lorsque la guerre éclate, il se retrouve bloqué dans le pays.
Au lieu de rester à l’écart, il se rend sur les différents fronts avec son appareil photographique. Ses clichés montrent la guerre, mais aussi ces instants de vie juive que les récits militaires auraient facilement pu oublier.
On y découvre des soldats près d’une Soucca aménagée sur un véhicule, des branches posées au-dessus d’un habitacle et quelques hommes profitant d’un court répit. Ces photographies ont ensuite rejoint la collection Nathan Fendrich, intégrée à la Collection nationale de photographies de la famille Pritzker de la Bibliothèque nationale d’Israël.
Grâce à elles, les souccot de 1973 ne relèvent pas seulement du souvenir oral. Elles possèdent un témoignage visuel.
Une demeure fragile dans un pays menacé
La Soucca rappelle que la véritable protection ne dépend pas uniquement de la solidité des murs. Pendant sept jours, le Juif abandonne volontairement sa demeure permanente pour s’installer sous un toit qui laisse passer le vent et permet d’apercevoir le ciel.
En octobre 1973, cet enseignement cesse d’être abstrait. Les maisons paraissent lointaines, les lignes de défense ont été ébranlées et l’existence même du pays semble menacée. Pourtant, quelques soldats prennent le temps de poser des branches au-dessus d’eux.
Comme l’explique l’article d’Univers Torah consacré à la Soucca, cette cabane qui traverse l’exil, sa fragilité n’exprime pas l’abandon. Elle témoigne au contraire de la confiance placée dans la protection divine.
Les soldats de 1973 ne se sont pas cachés dans leur Soucca pour échapper à la guerre. Ils y sont entrés avant de retourner l’affronter.
C’est peut-être là que réside la force de leur geste. Ils n’ont pas opposé leur devoir militaire à leur identité juive. Durant quelques minutes, au milieu des chars, ils ont rappelé que le peuple qu’ils défendaient ne se résumait pas à un territoire. Il portait une mémoire, des mitsvot et un calendrier qu’aucune guerre ne devait réussir à interrompre.
La Soucca était provisoire. La photographie, elle, est restée.
Le récit repose principalement sur l’article de Nati Gabbay, « A Mobile Feast: Sukkot on Wheels During the Yom Kippur War », publié par la Bibliothèque nationale d’Israël à partir de photographies de la collection Nathan Fendrich et de comptes rendus parus en octobre 1973 dans Maariv et Al HaMichmar.
Les indications concernant la décision du rav Mordekhaï Piron et le témoignage publié le 17 octobre 1973 ont également été reprises dans une synthèse historique du Jerusalem Post.