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Rom Braslavski : un homme porte en lui la force d’un peuple

par Rav Meïr Hazan, Mardi 22 Septembre 2026

Après la faim imposée pendant sa captivité à Gaza, Rom Braslavski voulait jeûner à Kippour. Derrière ce choix apparaît une question beaucoup plus profonde : comment un homme reprend-il possession de lui-même, et comment l’histoire d’un peuple peut-elle soudain parler à travers un seul homme ?

Rom Braslavski : un homme porte en lui la force d’un peuple
L'ancien otage israélien Rom Braslavski s'exprimant lors de la conférence politique Atreju en Italie

Après 738 jours de captivité, la faim, les sévices et les tentatives de briser son identité, Rom Braslavski a déclaré vouloir jeûner à Kippour malgré l’autorisation rabbinique reçue de ne pas le faire. Son geste dépasse pourtant la seule question du jeûne. Il révèle quelque chose de plus ancien : cette capacité, plusieurs fois démontrée dans l’histoire juive, à subir l’épreuve sans laisser le persécuteur devenir propriétaire de ce que l’on est.

Je suis tombé presque par hasard sur une interview de Rom Braslavski, l’un des anciens otages israéliens les plus connus. Une chose m’a particulièrement interpellé : après ce qu’il avait traversé, après les privations et cette faim qui lui avait été imposée pendant sa captivité, il exprimait avec une détermination étonnante son désir de jeûner à Kippour, alors même que des Rabbanims et décisionnaires importants lui avaient donné l’autorisation de ne pas le faire en raison de son état.

Rom Braslavski, ancien otage, lors d'une conférence de presse à la Knesset, avec une pancarte en hébreu et une photo d'otage en arrière-plan.
Rom Braslavski, libéré de captivité, témoigne à la Knesset pour demander la libération des autres otages

Une précision s’impose toutefois : lorsque le jeûne crée un danger médical réel, la Halakha exige de préserver la vie. Le courage spirituel de Braslavski ne saurait donc devenir une règle applicable à un malade auquel la Halakha demande de manger. Nous y reviendrons.
Dans Yoma (83a), à propos précisément de Yom Kippour, la Guemara établit que si un médecin estime que le malade doit manger tandis que celui-ci affirme ne pas en avoir besoin, on écoute le médecin et on nourrit le malade. Le principe sous-jacent est celui du doute en matière de danger vital : on tranche en faveur de la vie.

Le Rambam codifie directement cette règle dans Hilkhot Shevitat Assor 2, 8 :

« אמר החולה איני צריך והרופא אומר צריך מאכילין אותו על פיו »
Si le malade dit : Je n’en ai pas besoin mais que le médecin dit qu’il en a besoin, on le nourrit sur l’avis du médecin. 

Il précise aussi que si le malade estime lui-même devoir manger, on l’écoute, même lorsque plusieurs médecins pensent le contraire.

Kippour est passé, mais cette histoire mérite d’être retenue. Elle dépasse la question du jeûne : elle touche à la liberté, à la Téchouva et à cette capacité qu’a parfois un homme de porter, à travers son propre destin, quelque chose de l’histoire entière de son peuple.

Quand la faim cesse d’appartenir au geôlier

Rom Braslavski a été enlevé au festival Nova le 7 octobre 2023 et détenu 738 jours par le Jihad islamique palestinien. Après sa libération, il a raconté la faim, les violences et les pressions exercées sur son identité juive, jusqu’à lui proposer davantage de nourriture s’il acceptait de se convertir à l’islam. Il refusa : « Je suis né juif, je mourrai juif », un témoignage rapporté par Le Jerusalem Post.

Un autre témoignage est particulièrement éclairant. Braslavski expliqua après son retour que la pensée qui lui avait donné de la force pendant la captivité était précisément celle-ci : il était là parce qu’il était juif. Ynet a rapporté ses paroles quelques jours après sa libération.

Portrait de l'ex-otage Rom Braslavski, assis au sol dans un tunnel sombre. Il porte des lunettes, des vêtements usés et un bracelet d'identification bleu, avec une boîte de conserve vide à ses côtés.

C’est dans ce contexte qu’il faut entendre sa déclaration concernant Kippour :

Je ferai face à la faim, je ferai face à la douleur, je ferai face à toute sensation qui pourra exister. Je jeûnerai cette année et je jeûnerai chaque année, pour montrer au Saint béni soit-Il combien je L’aime et jusqu’où je suis prêt à aller pour Lui.

Le contraste est saisissant. Pendant la captivité, quelqu’un d’autre déterminait sa nourriture, son eau, ses mouvements et jusqu’aux besoins les plus élémentaires de son corps. La privation constituait un instrument de domination.

À Kippour, dans son esprit, le même phénomène physique change radicalement de nature. La faim n’est plus imposée par celui qui cherche à l’asservir. Elle devient un acte qu’il voudrait choisir. Ce n’est évidemment pas une équivalence médicale. C’est un renversement de signification. Le corps qui avait été soumis redevient, symboliquement, le territoire d’une volonté. 

La résilience ne consiste pas à sortir intact

Il serait pourtant faux, psychologiquement comme humainement, de transformer cette histoire en récit simpliste du héros que rien n’aurait atteint. Braslavski a été atteint. Et profondément, comme il le reconnait souvent lors de ses interviews.

Les témoignages disponibles décrivent la violence extrême qu’il a subie et les séquelles laissées par deux années de captivité. Ynet a notamment rapporté son récit des violences et de la volonté explicite de ses ravisseurs de briser sa dignité.

La psychologie contemporaine parle de croissance post-traumatique lorsque certains survivants parviennent à reconstruire du sens, des liens ou une identité après l’épreuve, sans que la souffrance disparaisse pour autant.

Rom Braslavski, l'ex-otage, enlacé et réconforté par son médecin dans une chambre d'hôpital
Cette illustration, créée par intelligence artificielle, a été générée pour répondre aux besoins éditoriaux de cet article.

Une synthèse publiée dans Trauma, Violence & Abuse, portant sur 52 études dans plus de vingt pays, souligne le rôle du sens, des liens sociaux et parfois de la spiritualité dans la reconstruction après la violence. C’est ce qui éclaire Braslavski : sa force ne tient pas à l’absence de traces, mais au refus de les laisser devenir toute son identité.

 

À travers un homme, c’est parfois tout un peuple qui réapparaît

C’est ici que son geste prend une autre dimension. Certains traversent l’épreuve et restent les témoins de leur histoire personnelle. D’autres, sans l’avoir voulu, réveillent par leur manière de tenir quelque chose de plus ancien qu’eux.

Rom Braslavski ne représente ni tous les survivants ni tous les Juifs, et son attitude ne saurait devenir une exigence morale imposée à ceux qui ont connu des traumatismes comparables. Mais elle laisse apparaître une constante de l’histoire juive.

Le peuple juif a traversé destructions, exils, conversions forcées, massacres, pogroms et Shoah, mais sa singularité tient moins à sa seule survie physique qu’à cette capacité obstinée de reprendre la transmission après chaque rupture, jusqu’à voir, après Auschwitz, des survivants rebâtir des familles, des communautés et participer à la renaissance d’un État juif.

Et après les tunnels et les maisons de captivité de Gaza, certains otages ont de nouveau mis les Téfilines, récité le Chéma Israël, allumé des bougies ou cherché à retrouver les gestes qui les rattachaient à leur identité.

Univers Torah avait déjà abordé ce phénomène avec Agam Berger et cette affirmation selon laquelle la captivité peut atteindre le corps sans nécessairement atteindre l’âme juive, ainsi qu’à travers le retour aux Téfilines de plusieurs anciens otages.

La liberté commence lorsqu’un homme décide à qui il appartient

La déclaration la plus profonde de Braslavski est peut-être celle-ci :

« הקדוש ברוך הוא הציל אותי ממוות ופדה אותי מבית עבדים, ואני עבד שלו לעולם ועד »
Le Saint béni soit-Il m’a sauvé de la mort et m’a délivré d’une maison d’esclavage, et je suis Son serviteur pour toujours.

Le vocabulaire est remarquable. Il parle de בית עבדים, une maison d’esclavage, l’expression même que la Torah associe à l’Égypte. Puis il se définit immédiatement comme serviteur de Dieu.

Contradiction ? C’est précisément le contraire.
La Torah affirme : Car les enfants d’Israël sont Mes serviteurs  (Vayikra 25,55). Les Sages du Talmud en dégagent un principe saisissant : Mes serviteurs, et non les serviteurs de serviteurs (Bava Metsia 10a).

Rom Braslavski a connu des hommes qui prétendaient disposer de son corps, de sa nourriture, de sa peur et même de son identité. Son affirmation signifie alors : vous avez pu disposer d’une partie de mon existence, mais vous n’avez jamais obtenu le droit de déterminer à qui j’appartiens. La liberté juive acquiert ici une définition très particulière. Elle n’est pas l’absence de toute obligation. Elle consiste à ne pas permettre à une puissance humaine de s’emparer du centre de l’homme.

Rom Braslavski, ancien otage israélien avec une kippa, échangeant avec le président américain Donald Trump dans le Bureau Ovale de la Maison Blanche.
Rom Braslavski lors d'une entrevue officielle avec Donald Trump à la Maison Blanche

Rom l’a lui-même exprimé de manière presque brutale dans un message adressé en arabe à ses anciens ravisseurs : Vous n’avez pas pu nous briser. Derrière la provocation se trouve une idée plus profonde : la captivité avait atteint son corps, mais elle n’avait pas obtenu la maîtrise de son identité. 

Revenir vers D-ieu après avoir dû revenir à soi-même

C’est ici que Kippour rencontre véritablement son histoire. Téchouva est souvent traduite par repentir. Le terme signifie d’abord le retour.

Rav Avraham Yits’hak HaCohen Kook écrit dans Orot HaTéchouva (15,10) : 

« והתשובה הראשית... היא שישוב האדם אל עצמו, אל שורש נשמתו, ומיד ישוב אל האלהים »
La Téchouva fondamentale consiste pour l’homme à revenir vers lui-même, vers la racine de son âme, et aussitôt il revient vers Dieu.

Pour un homme revenant de captivité, revenir vers soi-même cesse presque d’être une métaphore. Il faut réapprendre que la porte peut s’ouvrir. Que l’on peut manger lorsque l’on a faim. Que personne ne viendra décider de la quantité d’eau autorisée. Que le lendemain nous appartient. Que l’on peut choisir.

Puis vient une question plus profonde : que faire de cette liberté retrouvée ? Braslavski donne sa réponse. Il ne veut pas seulement avoir été sauvé. Il veut que cette survie signifie quelque chose.

C’est exactement l’une des dimensions que nous avions développées récemment dans Univers Torah à propos de la Téchouva de Kippour : revenir à la racine de soi plutôt que tenter artificiellement de devenir un autre homme.

À Kippour, obéir à D-ieu peut aussi signifier manger

Il faut néanmoins le rappeler avec toute la clarté nécessaire. La volonté de Braslavski de jeûner impressionne par ce qu’elle révèle de son monde intérieur. Mais lorsqu’un médecin compétent estime que le jeûne crée un danger réel, la Halakha demande de manger. Le Choul’han Aroukh le tranche explicitement (Ora’h ‘Haïm 618).

Si, dans son cas précis, les conditions médicales atteignaient ce degré de danger, il n’aurait pas seulement eu le droit de manger : il aurait eu l’obligation de protéger sa santé. Nous ne disposons pas de son dossier médical et il serait irresponsable de trancher son cas à distance. Cela ne retire rien à la puissance de ses paroles. Parce que l’essentiel n’est finalement pas de savoir s’il a réussi à passer vingt-cinq heures sans manger. L’essentiel est ailleurs.

Des hommes lui ont imposé la faim pour le réduire. Ils ont tenté de négocier son judaïsme contre de la nourriture. Ils ont essayé de dégrader son corps et sa dignité. Puis cet homme est revenu. Il s’est tenu devant le Kotel et a parlé à nouveau en Juif. C’est là que son histoire devient plus grande que lui.

L'ex-otage Rom Braslavski, en talit et kippa, prie avec émotion dans une synagogue le jour de Kippour
Cette illustration, créée par intelligence artificielle, a été générée pour répondre aux besoins éditoriaux de cet article.

Depuis des siècles, les persécuteurs du peuple juif ont souvent commis la même erreur. Ils ont cru qu’en détruisant suffisamment de corps, de maisons et de communautés, ils finiraient nécessairement par atteindre ce qui permettait à ce peuple de recommencer.

Ils ont parfois terriblement blessé les hommes. Ils n’ont jamais réussi à transformer cette blessure en dernier mot de l’histoire juive.

Rom Braslavski n’est pas invulnérable. Il n’est pas sorti intact de Gaza. Il n’a pas à l’être. Mais il incarne quelque chose de peut-être plus impressionnant encore : un homme profondément atteint qui refuse que ceux qui l’ont atteint deviennent les auteurs de la suite de son existence.

Et lorsqu’un homme parvient à ce point, il ne témoigne plus seulement de sa propre force. Pendant quelques instants, c’est son peuple tout entier que l’on aperçoit derrière lui.