Ra’hel Iménou : Pourquoi prie-t-elle pour tout Israël ?
Pourquoi Ra’hel est-elle appelée notre mère ? Les grands maîtres expliquent ce que Yaakov aimait chez elle et pourquoi son geste envers Léa donne sa force à sa prière pour tout Israël.

Ra’hel Iménou, notre mère Ra’hel, occupe une place particulière dans la prière et la mémoire du peuple juif. Sara, Rivka et Léa sont elles aussi nos matriarches. Ce qui distingue Ra’hel est le rôle que lui attribuent le prophète Yirmiyahou et les Sages : intercéder pour les enfants d’Israël dispersés et demander leur retour. Pour comprendre cette mission, il faut revenir à l’amour de Yaakov pour elle, aux années sans enfant, à son geste envers Léa et aux commentaires des grands maîtres.
Ce que Yaakov aime chez Ra’hel, selon Sforno et Rav Hirsch
La paracha Vayétsé raconte que Yaakov travaille sept années pour épouser Ra’hel. Elles lui paraissent quelques jours, (Bérechit 29, 20). Sforno explique qu’à ses yeux, elle mérite un effort plus grand. L’attente reste longue, le travail reste difficile ; sa conviction de vouloir vivre avec elle donne un sens à ces années. Le Sforno (Bérechit 29, 30) précise que Yaakov l’aime pour ce qu’elle est et pour ses actes. Son amour dépasse l’attirance physique : Yaakov reconnaît la personne avec laquelle il veut construire sa famille.

Rav Samson Raphaël Hirsch, sur ce même verset, souligne que Yaakov aime aussi Léa, même s’il aime Ra’hel davantage. Léa enfante six fils, dont Lévi et Yehouda, et sera enterrée auprès de lui. Le livre de Ruth (4, 11) associe les deux sœurs dans la fondation d’Israël. Rav Jonathan Sacks explique pourquoi les préférences affectives doivent être accompagnées de justice : ceux qui sont moins aimés ont aussi des droits. La place particulière de Ra’hel n’efface donc pas celle de Léa.
Les sages d'Israël expliquent sa souffrance et sa prière
Ra’hel souffre de ne pas avoir d’enfant tandis que sa sœur devient mère, (Bérechit 30, 1-2). Rachi interprète sa jalousie comme une émulation pour les bonnes actions de Léa : Ra’hel se demande ce qui lui manque à elle-même. Le Ramban insiste sur ce qu’elle attend de Yaakov : qu’il prie pour elle avec persévérance. Sa demande peut se comprendre dans un couple : elle voudrait que l’homme qui l’aime se sente concerné par une souffrance qu’il ne connaît pas de la même manière, puisqu’il a déjà des enfants.
Le Ramban rappelle cependant qu’un juste ne peut garantir que sa prière soit exaucée. Il rapporte aussi le reproche du Midrache à Yaakov pour la dureté de sa réponse à une femme éprouvée. Puis il décrit Ra’hel priant elle-même (Bérechit 30, 22). Elle a besoin d’être soutenue, mais elle peut aussi s’adresser directement à Hachem. Son attente de la maternité permet de comprendre pourquoi tant de femmes se reconnaissent dans son histoire : le désir d’un enfant peut faire souffrir, même au sein d’un foyer où l’amour existe.
Son geste envers Léa explique sa prière pour tout Israël
Les ‘Hazal, les Sages du Talmud et du Midrache, expliquent ce qui donne à Ra’hel cette place singulière. La La Guemara Méguila (13b) rapporte qu’elle transmet à Léa les signes convenus avec Yaakov pour empêcher la tromperie de Lavan. Sans ces signes, sa sœur aurait été reconnue et humiliée. Ra’hel le comprend et intervient, alors même que cette décision risque de compromettre son mariage. Elle tient compte de la souffrance de Léa au moment où elle aurait toutes les raisons de penser à la sienne.
Le Midrache Eikha Rabba, introduction (24), revient sur ce geste après la destruction du Temple. Avraham, Yits’hak, Yaakov et Moché plaident pour Israël ; Ra’hel rappelle alors qu’elle a surmonté sa jalousie et épargné la honte à sa sœur. Elle demande à Hachem de faire miséricorde à Ses enfants malgré leur idolâtrie. Dans le Midrache, son plaidoyer obtient la promesse du retour. Elle peut demander que la faute ne conduise pas à l’abandon définitif, parce qu’elle a elle-même accepté de dépasser ce qui la blessait.
Ce texte explique pourquoi le mérite de Rachel Imenou fait d'elle la figure d'intercession la plus puissante face à la souffrance d'Israël. Il attribue à Ra’hel un mérite précis, sans classer les matriarches selon leur sainteté. Sa compassion envers Léa devient un argument pour défendre l’ensemble d’Israël, y compris ceux qui ont fauté. Elle demande qu’ils puissent revenir. Ce rôle donne à sa prière une portée qui dépasse ses seuls enfants biologiques.
Le Maharal et le Tanya expliquent pourquoi elle est notre mère
Ra’hel meurt à la naissance de Binyamin et reste enterrée sur la route d’Efrata, (Bérechit 35, 16-20). Rachi (Bérechit 48, 7), explique cette sépulture à l’écart de Ma’hpéla par sa mission auprès des futurs déportés. Le prophète Yirmiyahou (31, 14-16) décrit ses pleurs et la réponse d’Hachem :
וְשָׁבוּ בָנִים לִגְבוּלָם,
les enfants reviendront sur leur territoire.
La mère qui n’a pas pu élever son dernier fils est ainsi associée, dans la tradition, au retour des enfants séparés de leur pays.
Le Maharal, dans son Nétsa’h Israël (chapitre 1), explique que Ra’hel est la figure centrale du foyer de Yaakov (עקרת הבית). Un foyer réunit ses habitants et Ra’hel représente donc le principe qui réunit Israël. Même dispersé, le peuple conserve cette unité en puissance, c’est-à-dire la capacité de se rassembler. Sa prière concerne aussi les descendants de Léa, de Bilha et de Zilpa. Pour le Maharal, appeler Ra’hel notre mère exprime cette appartenance à un même peuple, malgré les divisions et l’éloignement.
Le Zohar (I, 154a-154b) associe Léa au monde caché et Ra’hel au monde révélé. Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, dans le Tanya (chapitre 45), définit Ra’hel comme la Knesset Israël, la communauté spirituelle d’Israël, source des âmes. Yaakov y représente la miséricorde qui s’éveille pour elle. Dans cette lecture kabbalistique, l’âme peut connaître un exil intérieur et retrouver sa relation avec Hachem par la Torah et les Mitsvote. Les rôles de Ra’hel et de Léa concernent ainsi l’existence spirituelle du peuple, autant que son histoire familiale.
Une maternité qui dépasse la seule filiation
Le regard porté sur nos matriarches dépasse les frontières du judaïsme : des penseurs non juifs ont eux aussi saisi la profondeur symbolique et le rôle de Léa et Ra’hel. Au chant XXVII du Purgatoire, le grand poète italien Dante Alighieri les réinvestit en associant Léa à l’action et Ra’hel à la contemplation. La psychanalyse offre un parallèle tout aussi éclairant avec Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique célèbre pour ses travaux sur la petite enfance : il nomme holding le soutien physique et psychique indispensable qu'apporte l'environnement au nourrisson. Sans attribuer à Winnicott un commentaire biblique, cette notion d'enveloppement protecteur illustre parfaitement la manière dont la mémoire juive conçoit la sollicitude de Ra’hel envers son peuple.

La vision de la tradition juive sur la complémentarité de Léa et de Rachel, tout comme sur le rôle protecteur de Rachel auprès du peuple d'Israël, rejoint de manière étonnante les intuitions d'auteurs comme Dante ou Donald Winnicott. Cependant, la perspective juive ancrée dans la Torah et le Midrache replace ces intuitions psychologiques et littéraires dans un cadre métaphysique et spirituel bien précis.
Pour Israël, cet enseignement demande de prendre soin de ceux qui souffrent, au-delà de sa propre famille. Il engage à soutenir les femmes qui attendent un enfant ou s’inquiètent pour lui. Il oblige à préserver la dignité d’autrui, y compris lorsque la rivalité nous atteint. Il propose à l’humanité une responsabilité envers les personnes que leurs fautes ou leurs épreuves risquent d’isoler. La prière de Ra’hel nous rappelle qu’un enfant éloigné doit encore pouvoir trouver une possibilité de retour.