Pourquoi le monde a besoin du peuple juif et d’Israël
Persécuté pour son identité, trop souvent payé d’ingratitude pour ses apports, le peuple juif poursuit sa mission sans laisser la haine dicter son avenir. Depuis le Sinaï, il transmet la Torah et fait vivre une exigence : la dignité humaine engage notre responsabilité. Étudier, soigner, créer, rendre le monde plus juste : l’antisémitisme n’a pas éteint cette volonté d’œuvrer pour l’humanité, jusque dans les sociétés qui l’ont rejeté.

La Torah est au cœur du judaïsme et de la continuité du peuple juif. Elle porte une idée exigeante : reconnaître la dignité d’un être humain oblige à agir pour lui. Depuis le Sinaï, les Juifs ont étudié cet enseignement, l’ont inscrit dans leur vie et l’ont transmis à d’autres civilisations. Leurs contributions à la philosophie, aux sciences, à la médecine, au droit et aux arts ont aussi marqué le monde moderne.
Les textes juifs ont influencé la pensée politique européenne
L’influence de ces textes dépasse le monde juif. Dans The Hebrew Republic, l’historien Eric Nelson étudie leur place dans les débats européens des XVIe et XVIIe siècles. Des penseurs chrétiens lisaient la Bible hébraïque et consultaient des sources rabbiniques pour réfléchir au gouvernement républicain, à la répartition des richesses et à la tolérance religieuse.
Cette influence documentée reste souvent méconnue. La pensée politique moderne s’est aussi développée à travers cette lecture des textes d’Israël. Les héritages grecs et romains ont également contribué à sa formation. L’intérêt de cette histoire est de montrer comment des enseignements juifs ont été étudiés, discutés et repris pour répondre à de nouvelles questions politiques.
Le christianisme et l’islam ont également diffusé une partie de l’héritage biblique, en le réinterprétant selon leurs doctrines. Ces réinterprétations ne remplacent ni la Torah ni l’alliance du Sinaï. Le peuple juif a continué d’étudier ses textes et d’en transmettre sa propre compréhension. Notre article sur ce que le monde doit à la Torah retrace cette histoire. Comprendre un héritage suppose aussi d’écouter ceux qui continuent de le vivre.
La Torah a permis aux Juifs de rester un peuple en exil
Dans Les Aveux d’un poète, publiés en 1854, Heinrich Heine comparait la Bible à une patrie portative emportée par les Juifs dans l’exil. La formule éclaire le rôle de la Torah après la destruction du Temple et la perte de la souveraineté. Dispersés dans des pays différents, les Juifs conservaient des textes, des obligations et une mémoire qui leur permettaient de rester un peuple.

Cette continuité reposait sur une organisation concrète. La Torah s’enseignait dans les familles et les maisons d’étude ; elle soutenait l’éducation, la justice communautaire et l’entraide. La Halakha, l’ensemble des règles de la vie juive, donnait à cette appartenance une réalité quotidienne. Elle concernait aussi bien la prière et les fêtes que le mariage, les engagements commerciaux ou l’aide aux personnes en difficulté.
Des communautés séparées par des frontières et des langues étudiaient les mêmes textes et reconnaissaient des obligations communes. Transmettre la Torah, c’était former des personnes capables d’enseigner, de juger et de répondre aux besoins d’une communauté. Les Juifs pouvaient adopter la langue et certains usages de leurs pays d’accueil tout en transmettant leur tradition et en continuant à développer leur pensée.
Israël pose aujourd’hui une question supplémentaire : comment faire vivre cet héritage dans les institutions, l’économie et la défense d’un pays ? L’enjeu concerne aussi les non-Juifs : comment faire respecter concrètement les principes de justice auxquels une société se réfère ?
La Torah demande d’aider, même sans intérêt personnel
Dans la paracha Yitro, D-ieu confie à Israël la vocation d’être un royaume de prêtres et une nation sainte (Chemot 19, 6). Tout le peuple est concerné. La fidélité à D-ieu doit se retrouver dans la manière de commercer, de juger, d’éduquer et de traiter les autres. La vie religieuse engage ainsi les relations sociales les plus ordinaires.
La restitution d’un objet perdu en donne un exemple simple. La Torah demande de le rendre à son propriétaire et précise :
לֹא תוּכַל לְהִתְעַלֵּם,
tu n’as pas le droit de t’abstenir (Dévarim 22, 3).
Personne ne surveille nécessairement celui qui trouve l’objet. Pourtant, il est tenu de s’en occuper, y compris lorsque le propriétaire lui est inconnu.
Le même souci apparaît dans l’interdiction de rester indifférent à la vie menacée du prochain (Vayikra 19, 16). Ne pas avoir causé le danger ne suffit pas à nous dégager de toute obligation. Il faut aussi examiner ce que nous pouvons faire pour aider. Cette manière de penser donne à chacun une part de responsabilité dans la protection des autres.
La Torah demande également de construire un parapet autour d’un toit accessible (Dévarim 22, 8). Le propriétaire doit prévenir un accident, avant même qu’il se produise. Le principe reste facile à comprendre aujourd’hui : posséder un bien ou développer un outil implique de considérer les dangers qu’il peut faire courir. La responsabilité commence avant le dommage et la plainte.
Le Rambam explique comment apprendre à bien agir
Connaître ces obligations ne garantit pourtant pas qu’on les respectera. Nous pouvons souhaiter être généreux et hésiter dès qu’il faut donner. Nous pouvons condamner l’humiliation et participer à une conversation qui rabaisse quelqu’un. La difficulté tient souvent à nos habitudes et à notre amour-propre, même lorsque nous comprenons très bien le principe en jeu.
Dans ses Hilkhote Dé'ote (1, 7), le Rambam explique le rôle de la pratique répétée. Pour acquérir une qualité, il faut accomplir régulièrement les actes qui lui correspondent, jusqu’à ce qu’ils deviennent plus faciles. La générosité s’apprend en donnant ; la maîtrise de soi se développe en corrigeant ses réactions. Une bonne intention doit donc être suivie d’un exercice concret.

Le Moussar, consacré au travail sur le comportement, approfondit cette attention à soi. Il invite à repérer les excuses avec lesquelles nous contournons nos propres exigences. Vérifier une accusation avant de la répéter, reconnaître un tort ou écouter une objection demande parfois plus d’effort que défendre publiquement une grande cause. Ces gestes ont pourtant des conséquences directes sur la confiance entre les personnes.
Rav Jonathan Sacks : une société a besoin d’entraide
Rav Jonathan Sacks explique cette dimension collective dans sa distinction entre contrat et alliance. Un contrat organise un échange dont les participants attendent un avantage. Une alliance les engage à rester responsables les uns des autres, même lorsque cette relation leur demande un sacrifice. Une famille, une communauté ou une nation a besoin de ce type d’engagement pour durer.
Les personnes âgées, les malades et les enfants ne peuvent pas toujours rendre ce qu’ils reçoivent. Leur protection dépend de personnes qui acceptent des obligations sans attendre un bénéfice équivalent. Les services publics sont indispensables, mais ils ont eux-mêmes besoin de citoyens disposés à les financer et de professionnels soucieux de leur mission. La qualité d’une société dépend aussi de ces engagements quotidiens.
La transmission de l’alliance du Sinaï entretient cette idée : nous recevons des devoirs qui dépassent nos préférences. Elle donne des raisons de prendre soin des autres et de préparer l’avenir, en conciliant la liberté individuelle avec les efforts nécessaires à la vie commune.
Pourquoi cet héritage a aussi besoin d’un État juif
La diaspora a montré que le judaïsme pouvait se transmettre dans des pays très différents. La souveraineté d’Israël permet au peuple juif d’assumer également les responsabilités d’un pays : accueillir, instruire, soigner, organiser l’économie et assurer la sécurité. Il peut prendre ses décisions et mobiliser ses moyens, au lieu de dépendre entièrement des choix d’autres gouvernements.
La Déclaration d’indépendance de 1948 associe la création du foyer juif à la liberté, à la justice inspirée des prophètes et à l’égalité des droits civiques. Ces engagements doivent se traduire dans les institutions et les décisions. L’État juif permet ainsi de poser ensemble deux questions : comment garantir la continuité du peuple juif et comment gouverner pour tous les citoyens ?

La défense fait pleinement partie de ces responsabilités. Le Rambam classe le secours d’Israël contre un ennemi qui l’attaque parmi les guerres obligatoires, (Hilkhote Mélakhim 5, 1). Protéger les Juifs est un devoir moral. Leur droit à la sécurité ne dépend ni de leur utilité pour les autres peuples ni d’une conduite parfaite qu’on n’exige d’aucune autre nation pour reconnaître son droit d’exister.
Le peuple juif doit poursuivre la transmission de sa Torah pour que ses enfants puissent la comprendre et la mettre en pratique. Il lui faut renforcer l’entraide entre ses communautés et entre les différentes composantes d’Israël. L’État doit continuer à protéger ses habitants et à développer des institutions attentives à leurs besoins. Le dialogue avec les autres peuples peut faire mieux connaître ce que la tradition juive enseigne sur la responsabilité. L’avenir de cet apport dépendra aussi des écoles, des familles et des communautés capables de former ceux qui prendront demain ces engagements au sérieux.